La mission en était une presque impossible. Faire la lumière sur une mort tragique survenue à la suite d'une opération policière alors que trop d'éléments de l'enquête de la police sur la police nous plongent dans l'obscurité. C'est comme tenter, en pleine nuit, d'éclairer une maison avec une seule chandelle.

Rima Elkouri LA PRESSE

Ce fut une véritable course à obstacles. Le coroner André Perreault le dit en toutes lettres dans son rapport sur la mort de Fredy Villanueva. Il parle «des obstacles à la découverte de la vérité» auxquels il s'est heurté. Il ne cache pas sa frustration. Son enquête a été complexifiée par des lacunes dans l'application de la politique ministérielle, qui dicte la marche à suivre lorsque quelqu'un est blessé ou tué à la suite d'une opération policière. Des «entraves» du côté policier ont rendu la quête de vérité bien ardue, voire impossible.

Témoins civils et policiers n'ont pas eu droit au même traitement. Bref, l'enquête de la police sur la police à la suite de la mort de Fredy Villanueva, abattu par l'agent Jean-Loup Lapointe le 9 août 2008, en était une inéquitable.

Le hic, c'est que, iniquité ou pas, le mandat donné au coroner ne lui permettait pas de mener une enquête sur l'enquête. La loi qui encadre la compétence du coroner donne une marge de manoeuvre plus restreinte que la Loi sur les commissions d'enquête. Le mandat du coroner étant limité aux causes et aux circonstances d'un décès, la porte était bien étroite pour formuler des recommandations à ce sujet.

Le juge Perreault a quand même réussi à mettre son pied dans la porte. Il souligne à quel point l'iniquité dans l'enquête policière a nui à sa recherche de vérité. Il se peut fort bien, concède-t-il, que ses propres conclusions soient teintées par cette iniquité, au détriment des témoins civils. «En ce sens, je comprends bien leur scepticisme, tout comme celui des proches de Fredy Villanueva, à l'endroit du processus de recherche de la vérité.»

En disant cela, le juge Perreault touche à un enjeu crucial, qui va bien au-delà de l'affaire Villanueva: la confiance du public en son système de justice. Ce que le juge dit aux témoins civils et à la famille de Fredy Villanueva, c'est: «Je comprends que vous n'ayez pas confiance.» C'est en soi un aveu d'échec terrible et lucide. C'est aussi un appel à une réforme du système qui devrait avoir une plus grande portée que n'importe quelle autre recommandation.

Comment rétablir la confiance? En garantissant au public la mise sur pied d'un mécanisme de surveillance des policiers transparent, équitable et impartial. Ce n'était pas le mandat du coroner de faire des recommandations en ce sens, disais-je. Mais il est intéressant (et déprimant en même temps) de noter qu'il a lui-même déjà formulé des recommandations très pertinentes à ce sujet il y a 15 ans, alors qu'il était l'un des commissaires de la commission Poitras.

En 1998, cette commission chargée de faire enquête sur la Sûreté du Québec tentait de répondre à une question fondamentale: «Qui police la police?» Dans son rapport déposé hier, le juge Perreault nous invite à relire certaines des recommandations de l'époque. Le rapport Poitras recommandait la mise en place d'un système de contrôle des pratiques policières et des mesures «susceptibles de faire que le même traitement équitable soit accordé aux témoins civils et policiers impliqués dans le décès d'une personne».

Quinze ans plus tard, en parcourant la longue liste de lacunes observées dans l'enquête de la police sur la police dans l'affaire Villanueva, on constate qu'il est clair que ces recommandations n'ont rien perdu de leur pertinence. Il serait bon que le ministre de la Sécurité publique aille enfin les délivrer de leur tablette.

Dans l'opinion publique, l'affaire en était une classée depuis longtemps. On avait d'un côté de jeunes voyous qui devaient payer pour leurs erreurs. De l'autre, de bons policiers qui ne faisaient que leur travail.

Dans son rapport, le coroner rétablit les faits, avec toutes les nuances qui s'imposent. Il critique sévèrement l'agent Jean-Loup Lapointe qui, selon lui, a agi de façon précipitée. Mais il blâme aussi le frère de Fredy, Dany Villanueva, qui n'a pas facilité les choses avec son attitude téméraire et sa résistance inopportune.

Le coroner ne croit pas que Fredy Villanueva a été la victime d'un «policier assassin». Mais il ne croit pas non plus l'agent Lapointe quand il dit qu'il craignait d'être désarmé. Et il pense que si l'agent avait agi aussi bien que sa coéquipière de l'époque, Stéphanie Pilotte, Fredy Villanueva ne serait pas mort.

«Fredy Villanueva ne méritait pas de mourir, écrit-il. La preuve n'établit pas qu'il tentait de désarmer l'agent Lapointe ni même de s'en prendre sérieusement à lui et encore moins à sa partenaire.»

Fredy Villanueva mérite que «sa mémoire ne soit pas associée à celle d'un voyou tombant sous les balles d'un policier qu'il s'apprête à désarmer», poursuit-il.

Je disais d'entrée de jeu que la mission confiée au coroner en était une presque impossible. Comme si on lui demandait d'éclairer toute une maison à la lueur d'une chandelle. Rien ne ramènera à la vie ce jeune homme qui ne méritait pas de mourir. Mais en écoutant hier sa mère, Lilian Madrid, brisée par la douleur et le deuil, s'accrocher aux mots du coroner comme à une bouée qu'elle attendait depuis trop longtemps, je me suis dit que, malgré tout, le coroner avait réussi sa dure mission. Cinq ans après avoir perdu son fils, cette mère entrevoit enfin une lueur de justice et de dignité.