L'homme qui répare les femmes

Le docteur Mukwege est convaincu : l'épidémie de... (Photo : Junior D. Kannah, Agence France-Presse)

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Le docteur Mukwege est convaincu : l'épidémie de cas de viols au Congo n'a rien de culturel. «On voit bien qu'il y a une corrélation entre le conflit et les viols.»

Photo : Junior D. Kannah, Agence France-Presse

Surnommé «l'homme qui répare les femmes*», le Dr Denis Mukwege a soigné, depuis 1999, plus de 40 000 femmes violées dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC). En lice pour un prix Nobel de la paix, ce grand défenseur des survivantes de viol a récemment échappé à une tentative d'assassinat. Il vient de lancer une nouvelle campagne contre les violences sexuelles, qui sont en recrudescence en RDC depuis 2012. Notre chroniqueuse l'a rencontré à l'occasion du Forum mondial des femmes francophones, qui avait lieu à Paris la semaine dernière.

La première fois qu'il a vu dans son cabinet une femme violée, c'était en 1999.

Le Dr Mukwege travaillait dans une région montagneuse perdue de l'est de la République démocratique du Congo. Il y était le seul gynécologue. Il dormait très peu, travaillant presque jour et nuit. Et voilà que cette femme arrive, brisée. Elle avait été violée à 500 mètres de l'hôpital. On lui avait introduit une arme dans l'appareil génital. Et on avait fait feu. Elle avait les cuisses fracturées, le bassin détruit.

En 14 ans de pratique dans la région, le Dr Mukwege n'avait jamais rien vu de tel. Sans doute un acte isolé de barbarie, s'est-il dit. Il a compris avec effroi au fil des jours que le mot «isolé» était de trop.

Le mois suivant, à l'hôpital de Panzi, à Bukavu, dans le Sud-Kivu, le médecin a observé 45 cas semblables. Des crimes sexuels qui portaient la signature de la guerre. La femme était d'abord violée. Puis, on lui introduisait des objets tranchants dans le vagin. Parfois, on brûlait l'appareil génital.

Il y eut un cas. Puis deux. Puis trois... Puis, il a fallu admettre que l'on n'était plus devant des cas isolés, mais bien devant des violences systématiques. C'était la guerre dans toute sa cruauté. La haine de la matrice de l'humanité. Le corps des filles et des femmes de l'est du Congo transformé en champ de bataille.

Près de 15 ans plus tard, le Dr Mukwege estime à 500 000 le nombre total de femmes et de filles violées en RDC. Combien en faudrait-il au juste pour que la communauté internationale se réveille?

***

J'ai eu la chance de rencontrer le Dr Mukwege à l'occasion du premier Forum mondial des femmes francophones, à Paris, le 20 mars. Un grand homme, pas juste en taille. Un remarquable indigné au regard triste connu dans le Sud-Kivu comme «l'homme qui répare les femmes» (*). Il ne répare pas que des déchirures causées par le viol et la torture. Il rapièce l'espoir de ces femmes rejetées de tous après le viol.

Son travail admirable lui a déjà valu de nombreux prix internationaux, dont le Prix des droits de l'homme des Nations unies. Le Dr Mukwege, 58 ans, a aussi été plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de la paix. Il profite de chaque tribune qui lui est offerte pour tenter d'éveiller les consciences. Il raconte l'horreur, les yeux embués. Il tente de secouer l'apathie de la communauté internationale devant les violences sexuelles impunies. «Le monde doit savoir dire non! répète-t-il. On a dit non en Bosnie. Ça s'est arrêté. Ça a duré six mois. Chez nous, cela fait plus de 15 ans et on ne voit pas de réaction!»

Certains voudraient le faire taire, voyant sans doute en lui un témoin gênant. Il a survécu le 25 octobre dernier à une tentative d'assassinat. Ce n'était pas la première. Il a dû s'exiler temporairement, sa sécurité étant compromise. Il est retourné dans son hôpital du Sud-Kivu le 15 janvier, à la demande générale de femmes de la région qui ont promis de protéger elles-mêmes «leur» docteur.

***

Quand le Dr Mukwege a choisi la gynéco-obstétrique, il ne s'imaginait pas au chevet de survivantes de viol. Il voulait avant tout lutter contre la mortalité maternelle. «Quand j'ai travaillé pour la première fois dans un hôpital rural, le nombre de femmes qui mouraient en donnant la vie m'a choqué. Ça m'a révolté. Et je me suis dit: «Peut-être qu'on peut faire quelque chose»».

Pendant 14 ans, il a travaillé en ce sens. Il a créé des maternités. Il a formé des accoucheuses... Et puis, il y eut le conflit en RDC. «La guerre est malheureusement intervenue avec un autre lot de malheurs pour les femmes, depuis 15 ans: les violences, les tortures au niveau de l'appareil génital.»

Le cas le plus bouleversant qu'il a vu est celui d'une petite fille de 21 mois. Violée. Le vagin complètement détruit. Quand elle est arrivée à l'hôpital, elle criait dès qu'elle voyait un homme s'approcher. Elle refusait qu'on l'examine.

Le Dr Mukwege a aussi vu des femmes violées qu'il a soignées il y a 10 ans revenir le voir à l'hôpital une deuxième fois. Cette fois-ci, avec leurs filles. Les mères violées encore. Les filles, aussi.

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La RDC a déjà des lois pour lutter contre la violence sexuelle, souligne le Dr Mukwege. Mais ces lois ne sont malheureusement pas appliquées. C'est le règne de l'impunité et du silence assassin. «C'est regrettable de constater l'indifférence de la communauté internationale», a-t-il répété devant un public en larmes durant son témoignage au Forum mondial des femmes francophones. «Et si c'était des hommes qui subissaient ce que je vois les femmes subir, est-ce que le monde se tairait de la même façon?»

Il se souvient de cette fois où il a vu trois hommes amputés de leur pénis après avoir commis un viol. Les journalistes se sont précipités en RDC. «Même le New York Times était là pour constater, pour voir! Je ne minimise pas. Mais c'était trois hommes. Si vous comparez à la multitude de femmes qui sont mutilées tous les jours et qu'on dit finalement, bon, voilà, c'est culturel... Je me demande si, peut-être dans cette indifférence, il n'y a pas une discrimination. «

Le viol n'a rien de culturel, rappelle-t-il. Il est lié au conflit. Les lésions qu'il voit aujourd'hui, il ne les a jamais vues avant. «En 2011, on a vu le nombre de viols commencer à diminuer progressivement. Cela avait vraiment apporté un espoir. Mais depuis 2012, avec la reprise de la guerre, on a vu ces chiffres commencer à augmenter encore. Cela nous montre très bien qu'il y a une corrélation directe entre le conflit et les viols.» Il ne suffit pas de s'attarder aux conséquences, dit-il. Il faut éradiquer les causes de ces violences: l'insécurité et le manque de paix.

***

J'ai demandé au Dr Mukwege ce qui lui donnait malgré tout espoir, après toutes ces années à tenter de réparer l'horreur et à secouer l'indifférence. Son regard sombre s'est tout d'un coup illuminé. «Ce qui me donne espoir, je dois le dire, c'est la force des femmes. Plus j'ai travaillé avec les femmes, plus j'ai découvert leur courage. Leur capacité à se régénérer et à se battre, non seulement pour leurs droits mais pour ceux de leurs enfants et même de la communauté.»

Le Dr Mukwege dit qu'il n'a pas le choix. Il doit se ranger derrière ces femmes qui résistent. «En fait, je n'ai jamais vu un homme qui est passé par la souffrance que connaissent les femmes se relever aussi vite, avec une telle force. J'ai même l'impression que parmi beaucoup de femmes violées, c'est là qu'on trouve aujourd'hui, les femmes fortes de la communauté. Celles qui disent à la communauté de se mettre debout et de se battre pour ses droits.»

Il répare les femmes, oui. Mais elles le réparent aussi. Grâce à lui, elles tiennent debout. Grâce à elles, il reste debout. Combien de temps resterons-nous assis?

(*) L'homme qui répare les femmes (André Versaille, 2012) est le titre d'un livre de la journaliste belge Colette Braeckman consacré au combat du Dr Denis Mukwege contre les violences sexuelles en RDC.

***

VIOLS ET IMPUNITÉ

L'armée gouvernementale (les Forces armées de la RDC) compte parmi les principaux auteurs des crimes sexuels, selon Human Rights Watch. Elle contribue au climat d'insécurité et d'impunité qui règne actuellement dans l'est du Congo. «Des soldats des FARDC se sont livrés à des viols collectifs, des viols ayant entraîné des blessures ou la mort, ainsi qu'à des enlèvements de filles et de femmes. Leurs crimes constituent des violations graves du droit international humanitaire», dit l'ONG dans un rapport accablant publié en 2009. Dans son rapport 2012, Amnistie internationale signale que le viol et les autres formes de violences sexuelles demeurent endémiques en RDC. Et que l'impunité règne toujours. «Même si des poursuites ont parfois été engagées, les responsables restaient généralement impunis et les victimes faisaient souvent l'objet de menaces.»

Sources: Les soldats violent, les commandants ferment les yeux, Human Rights Watch, 2009; Amnistie internationale, Rapport 2012) Violences sexuelles en RDC

CRISE EN RDC

Depuis 1996, un conflit déchire la RDC. Des affrontements ont fait six millions de morts, soit plus de morts que durant tout autre conflit depuis la Deuxième Guerre mondiale. Des groupes armés luttent entre eux et contre les Forces armées de la RDC, notamment dans l'est, pour s'emparer du pouvoir et contrôler les ressources naturelles. Les affrontements se sont traduits par des violations généralisées des droits de la personne: actes de torture, disparitions forcées, enrôlement d'enfants soldats, exécutions extrajudiciaires et arrestations illégales. La violence sexuelle est aussi utilisée comme arme de guerre, faisant de la RDC la «capitale mondiale du viol», selon l'expression de Margot Wallström, ex-envoyée spéciale de l'ONU sur place. Les violences ont atteint un niveau alarmant fin 2012. Plus de 2,4 millions de personnes ont dû quitter leur foyer.

Sources: Amnistie Internationale; Surviving Sexual Violence in Eastern Democratic Republic of Congo, Journal of International Women's Studies, mai 2010)




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