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J'allaite, moi non plus

En matière d'allaitement, les femmes ont-elles le libre choix? Cette question s'est imposée à la suite de ma chronique sur la campagne pro-allaitement «glamour» et irréaliste de la Santé publique. J'y disais que le véritable tabou pour une jeune mère aujourd'hui est d'avouer qu'elle n'allaite pas. Cela m'a valu des dizaines de témoignages, parfois très troublants, de femmes qui dénoncent l'acharnement et les discours culpabilisants pro-allaitement.

Le témoignage le plus éloquent? Celui d'Emmanuelle (1), infirmière dans un hôpital «ami des bébés» - une certification internationale donnée aux hôpitaux qui adoptent une politique d'allaitement maternel très stricte, avec des quotas de mères allaitantes à atteindre.

(J'ouvre ici une parenthèse pour préciser que l'initiative des hôpitaux «amis des bébés», lancée par l'Organisation mondiale de la santé et l'UNICEF en 1991, a des objectifs tout à fait nobles. Seul le nom, qui pèche par excès de vertu, laisse songeur. Qui n'est pas l'ami des bébés? Y aurait-il des hôpitaux «ennemis des bébés» ?)

Dans son hôpital ami des bébés, Emmanuelle prônait l'allaitement coûte que coûte, comme on le lui avait enseigné. Quelles que soient les circonstances - accouchement catastrophique, allaitement difficile, refus de la maman -, elle était de celles qui insistaient, comme s'il fallait tenter de «sauver» la mère et son enfant de l'enfer du biberon.

C'était avant de vivre elle-même un accouchement très difficile et de se retrouver, honteuse, dans la catégorie des femmes pour qui l'allaitement n'a pas été possible. Cette expérience douloureuse, vécue comme un deuil, lui a fait mettre un peu d'eau dans son lait. L'allaitement, c'est très bien. Respecter la décision de chacune, c'est mieux.

Un choix

Officiellement, c'est ce que la Santé publique recommande aussi: le respect du «choix éclairé» de la mère en matière d'allaitement. Dans les faits, bien des femmes sentent une pression. Elles ont le choix, à condition bien sûr de faire le bon choix...

Je ne fais pas référence ici à mon expérience personnelle. N'ayant pas eu de difficultés particulières à allaiter, j'ai moi-même (par chance) échappé à l'opprobre. Mais à une époque où les femmes devraient enfin pouvoir décider pour elles-mêmes, je constate que le corps de la femme, surtout quand elle devient mère, est bien souvent considéré comme une propriété publique. Des décennies de féminisme ne semblent pas avoir libéré les mères des diktats culpabilisants et de pressions abominables.

Certains diront que ces pressions, ce sont les femmes elles-mêmes qui se les imposent. Faux, réplique l'historienne Denyse Baillargeon, qui vient de publier une Brève histoire des femmes au Québec (Boréal). «Une femme toute seule ne s'impose pas ce genre de pression. Elle s'impose une pression parce qu'elle reçoit un message social, fruit d'une idéologie ambiante.» À une époque où les femmes ont un enfant ou deux, elles ne peuvent pas «rater leur coup». Il faut que tout soit parfait, la grossesse, l'accouchement, l'allaitement...

Il y a 100 ans, au Québec, alors que le taux de mortalité infantile était le plus élevé du monde occidental, il appartenait au médecin de décider si une mère devait allaiter ou non. «Toute mère saine, non tarée doit nourrir, c'est son devoir d'État», écrivait le Dr René Fortier dans un bulletin sanitaire de la Ville de Montréal, en 1911 (2).

Plus ça change...

Un siècle plus tard, le discours médical n'est pas si différent, observe Denyse Baillargeon. «Aujourd'hui comme hier, on cherche à faire pression sur les femmes dans un sens comme dans l'autre.» Au début du XXe siècle, on faisait pression pour qu'elles allaitent. Ensuite, pour qu'elles n'allaitent pas. Et voilà qu'on recommence... «Il y a toujours une pression. Même quand les médecins disent que c'est le choix des femmes, c'est faux. Il y a une pression et une condamnation morale de celles qui ne veulent pas allaiter.»

Bien sûr qu'allaiter, c'est mieux. Le problème, c'est que le message sur les vertus de l'allaitement s'accompagne d'un message sous-jacent: «Si une mère n'allaite pas, elle n'est pas une bonne mère.»

«C'est mieux d'allaiter, tout le monde le conçoit. Mais depuis la pasteurisation du lait, depuis les années 50, le fait de ne pas allaiter ne fait pas mourir les enfants, comme c'était le cas au début du XXe siècle.»

Pour mieux s'imposer, le discours médical, souvent alarmiste, joue sur la culpabilité et l'angoisse des mères. Si bien que l'on oublie de mettre les choses en perspective. «La plupart des baby-boomers n'ont pas été allaités», note Denyse Baillargeon, qui fait elle-même partie de cette génération. «Sommes-nous beaucoup plus malades pour autant? Sommes-nous moins développés psychologiquement? Est-ce que le lien d'attachement avec nos mères est perturbé? Je ne suis pas sûre!»

Bien sûr qu'allaiter, c'est mieux. Mais comme le souligne Denyse Baillargeon, il est possible de donner le biberon à un enfant et d'en faire un être à la fois intelligent, équilibré et en santé. Cela, il faudrait aussi le dire à toutes celles qui sont mortes de honte faute d'avoir pu allaiter.

(1) Lire son témoignage dans l'article de ma collègue Anabelle Nicoud.

(2) Citation extraite de l'essai Un Québec en mal d'enfants, la médicalisation de la maternité, 1910-1970, de Denyse Baillargeon. Éditions du Remue-ménage, 2004.




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