L'annulation de la hausse des droits de scolarité réjouit tous ceux qui ont appuyé le mouvement étudiant. Mais cette victoire n'efface pas comme par magie les dérapages policiers inquiétants qui ont marqué le printemps québécois.

Publié le 24 sept. 2012
Rima Elkouri LA PRESSE

On préférerait l'oublier et passer à autre chose, mais la plus importante grève de l'histoire de la province laisse des cicatrices profondes. Elle a donné lieu à «la plus grande vague de répression policière de l'histoire du Québec contemporain», rappelle avec raison Francis Dupuis-Déri, professeur de sciences politiques à l'UQAM, à la tête d'un collectif de 131 enseignants qui réclament une commission d'enquête publique sur le comportement des policiers durant la grève étudiante.

La voix de ces professeurs, qui proviennent de plusieurs universités, s'ajoute à celles d'Amnistie internationale et de la Ligue des droits et libertés, qui avaient déjà demandé au printemps dernier la tenue d'une telle enquête. Le Syndicat des professeurs de l'UQAM a aussi adopté jeudi dernier une résolution qui va dans le même sens. On demande du même souffle que soit créé un organisme civil indépendant qui peut enquêter sur la police. À l'heure actuelle, au Québec, il n'existe malheureusement toujours pas d'unité d'enquête tout à fait indépendante et impartiale qui permettrait de réaliser ce type d'enquête. Bref, bien du pain sur la planche pour le nouveau ministre de la Sécurité publique, Stéphane Bergeron, qui a déjà déclaré qu'il n'excluait pas la tenue d'une telle enquête publique.

Pourquoi une (autre) commission d'enquête alors que tout semble être rentré dans l'ordre? Parce que même si la mobilisation étudiante est terminée, même s'il y a eu une élection et un changement de gouvernement, on aurait tort de tourner la page sur ces événements traumatiques sans en tirer d'enseignements.

Un bilan provisoire fait état de 3387 arrestations en six mois de manifestations étudiantes (selon des données compilées du 16 février au 3 septembre 2012). Il y a eu des arrestations de masse, des interpellations arbitraires pour port du carré rouge, de graves blessures aux yeux, des fractures du crâne, des jambes et des bras cassés, des dents éclatées... Comment expliquer qu'un mouvement généralement pacifique ait pu être réprimé de la sorte?

Certaines blessures guérissent, mais la perte de confiance, elle, reste. Aux yeux de nombreux manifestants, la sympathie que l'excellente série télé 19-2 a value aux policiers s'est perdue sous les coups de matraque. Combien de professeurs, de parents ou d'étudiants, témoins ou victimes de gestes de brutalité, ne font plus confiance à la police?

Les manifestants arrêtés qui font face à des accusations devront répondre de leurs actes. Avec plus de 3000 arrestations, c'est tout un mouvement social qui est à procès. Mais du côté des policiers, il ne semble y avoir aucun examen de conscience, déplore Francis Dupuis-Déri. «Le discours public de la police a toujours été de trouver des excuses, mais de ne jamais présenter d'excuses.»

Tout au long de la grève étudiante, le gouvernement Charest a dénoncé avec vigueur la «violence» et «l'intimidation» des étudiants, mais a toujours félicité les policiers pour leur bon travail, même après des interventions violentes. Voilà qui soulève bien des questions.

On dira que les policiers n'avaient pas une tâche facile durant la grève étudiante. C'est vrai. Le désengagement cynique du gouvernement libéral a eu pour effet de pelleter un conflit politique dans la cour de la police. Mais la complexité de la tâche et l'épuisement des troupes n'excusent pas les dérives. Il n'y a pas un seuil de fatigue au-delà duquel on est en droit de bafouer son code de déontologie.

Les citoyens qui se sont sentis lésés peuvent toujours déposer une plainte en déontologie policière ou encore poursuivre les autorités qu'ils estiment fautives, comme l'a fait Francis Grenier, ce cégépien qui a perdu l'usage d'un oeil lors d'une manifestation. Mais il s'agit là de démarches individuelles. Elles ne peuvent se substituer à la réflexion collective qui s'impose ici.

Il ne s'agit pas de mettre au banc des accusés l'ensemble des policiers du Québec, mais de voir si des réformes s'imposent afin de rétablir le lien de confiance envers la police. C'est ce que l'on a fait en Ontario après le sommet du G20 à Toronto, qui avait donné lieu aux plus importantes arrestations massives de l'histoire canadienne. Plus d'un millier de personnes ont été arrêtées, l'immense majorité pour rien. Mais déclarer ces personnes innocentes ne suffit pas à comprendre les causes d'une répression aussi excessive. Cela ne permet pas d'éviter que cela se reproduise. Des organismes, dont le Bureau du directeur indépendant de l'examen de police, ont donc scruté à la loupe les événements. Ils ont notamment constaté qu'il y avait de graves lacunes dans la formation des policiers quand il est question de droits fondamentaux. Plusieurs pensaient de bonne foi qu'ils avaient le droit d'intervenir comme ils l'ont fait. Ils ne se doutaient même pas qu'ils agissaient de façon illégale et bafouaient les droits des manifestants. Ainsi a-t-on recommandé aux services de police d'améliorer la formation portant sur le maintien de l'ordre dans les manifestations de grande envergure.

Qu'en est-il au Québec? Quel bilan doit-on faire? Quelles leçons peut-on en tirer? Seule une commission d'enquête publique permettrait d'aller au fond des choses.