«Ça n'est pas à celui qui a le vice qu'on en veut, c'est à celle qui nous le montre du doigt.»

Rima Elkouri LA PRESSE

La phrase est tirée du livre de Tristane Banon Le bal des hypocrites, qui vient tout juste d'atterrir en librairie. Un récit poignant et nécessaire où l'auteure et journaliste française règle ses comptes avec un DSK qu'elle appelle «l'homme-babouin». Surnom mérité pour un homme qui l'a agressée, mais n'a jamais été accusé, la plainte ayant été déposée plus de trois ans après l'agression. Trop tard, a dit la justice française, qui n'est pas tout à fait à l'avant-garde quand il s'agit de condamner des délits sexuels.

Dans son récit, Tristane Banon raconte la détresse d'une victime que l'on tente de faire passer pour coupable. Scénario trop connu, scénario trop peu dénoncé. Elle raconte la boue dans laquelle elle a été traînée. Elle raconte son silence et les hurlements qu'il étouffait. Le silence des autres, aussi, l'hypocrisie qu'il trahissait. Tous ces gens qui savaient mais ne disaient rien. Et tous ces gens qui parlaient en prétendant savoir.

Les faits étaient pourtant connus. En 2003, au cours d'un entretien pour un livre qu'elle préparait, Tristane Banon a été agressée par Dominique Strauss-Kahn. Elle avait déjà dénoncé l'affaire en 2007 à l'émission 93, Faubourg Saint-Honoré de Thierry Ardisson. Le nom de DSK, décrit comme un «chimpanzé en rut», avait alors été bipé en ondes. «On le sait, il est obsédé par les gonzesses», a dit Ardisson. Alors que l'on riait autour de la table, Tristane Banon, débridée par l'alcool, a raconté avec un sourire qui masquait l'épaisseur du drame que «ça s'est fini très, très violemment». Elle s'était battue au sol avec l'homme politique. «Il a dégrafé mon soutien-gorge, il a essayé d'ouvrir mon jean.» Loin de s'indigner, Ardisson a lancé «Ah! j'adore!» comme si la jeune femme décrivait une scène de drague ordinaire. «Il aurait fallu que je sanglote pour qu'on comprenne les vrais ravages de cette chose-là», écrit-elle.

L'affaire a vite été étouffée. Pas de questions embarrassantes ni d'enquête au lendemain de la diffusion de l'émission. Ce n'est rien, disait-on. Il n'y a pas eu mort d'homme. Juste une femme à la vie piétinée qui n'avait pas (encore) osé porter plainte.

L'affaire étouffée est revenue dans l'actualité au moment de la publication en mai 2011 d'une biographie autorisée de DSK. On y donnait une tout autre version de la rencontre entre Tristane Banon et DSK. Une version que la principale intéressée a contestée. Quand, le 15 mai 2010, éclate «l'affaire DSK» avec cette femme de chambre à New York, l'histoire de Tristane Banon est soudainement propulsée à l'avant-scène sans qu'elle ne l'ait cherché. Elle aurait voulu oublier, enfouir tout ça dans une boîte. Mais c'était peine perdue. La presse internationale était désormais à ses trousses.

Plutôt que de faire le procès de l'ex-directeur du Fonds monétaire international, nombreux sont ceux qui ont préféré faire le procès de sa victime. Oh! la vilaine... Triste revers, refrain trop connu. Traquée, Tristane Banon s'est cachée, ce qui n'a pas empêché certains de la traiter de «petite salope qui a voulu faire du bruit médiatique à moindres frais». Comme s'il y avait un quelconque avantage à ainsi «livrer son corps à la science médiatique, pour la gloire d'une publicité pestilentielle qui sent autant l'égout que le caniveau».

Tous semblaient désormais avoir une opinion sur elle. Tous pensaient savoir mieux qu'elle ce qui s'était passé. Des féministes ont fait d'elle un symbole qu'elle n'était pas prête à endosser. Sur les réseaux sociaux, on l'injuriait. Dans la rue, des inconnus l'interpellaient. «Il faut dire aussi que vous n'auriez pas dû aller le voir avec un déshabillé transparent, mademoiselle», lui a lancé une dame dans la rue. Tristane Banon ne portait pourtant pas un déshabillé le jour de l'agression. Elle portait un col roulé. Et quand même aurait-elle porté un décolleté, en quoi est-ce que ça justifierait qu'on lui saute dessus?

On a décidé que son long silence était un silence coupable, alors que l'on sait très bien à quel point il est difficile pour une victime d'agression sexuelle de déposer une plainte. On estime que seules 10% des victimes de viol portent plainte. L'absence de plainte n'est pas une preuve d'innocence de l'agresseur.

Pour prouver qu'elle ne mentait pas, Tristane Banon a finalement déposé une plainte contre DSK en juillet 2011. Il y a deux semaines, le parquet de Paris lui a accordé une demi-victoire en reconnaissant que cette histoire n'était pas une fabulation. Sa plainte pour tentative de viol a été classée sans suite, faute d'éléments de preuve suffisants. Mais le parquet a reconnu qu'une agression sexuelle avait bien eu lieu. Depuis, Tristane Banon garde toujours sur elle la lettre qui dit noir sur blanc qu'elle n'est ni une menteuse ni une victime imaginaire.

DSK s'en tire avec un «statut d'agresseur sexuel non jugé, sauvé par une prescription trop courte», comme l'a dit l'avocat de la victime. Malgré une agression reconnue, il ne peut y avoir de procès. Des voix se sont heureusement levées pour dénoncer cette injustice et faire changer la loi française. La triste affaire de Tristane Banon aura au moins servi à ça.