C'est Julien qui m'a invitée à l'école Félix-Antoine. Un jeune homme de 20 ans qui espère enfin décrocher son diplôme d'études secondaires cette année. Encore faudrait-il que son école, qui vivote sans aucune subvention depuis plus de 10 ans, survive.

Publié le 13 nov. 2009
Rima Elkouri LA PRESSE

L'école Félix-Antoine est une école privée qui n'a rien d'une école privée. Aucun de ses élèves ne peut payer 5000 $ par année pour y étudier. Ses six professeurs sont bénévoles. Ils sont obligés d'organiser des ventes-débarras et des soupers spaghetti pour payer le loyer. Avec les moyens du bord, dans des locaux vétustes, ils réussissent là où tout le monde avant eux avait échoué. Grâce à leur travail acharné, depuis plus de 10 ans, des laissés-pour-compte du système réussissent à obtenir leur diplôme d'études secondaires et parfois même à se rendre à l'université.

«Venez, c'est par ici», m'a dit Julien. Il m'attendait devant la porte de cet édifice fatigué de l'avenue Papineau, dans le nord de la ville. Je l'ai suivi. Au troisième étage, des élèves, jeunes et moins jeunes, dont la persévérance force l'admiration, suivaient un cours de Denyse Mayano, la directrice entêtée de cette école discrète qui fait pourtant des miracles.

Les raccrocheurs qui trouvent leur salut ici ont souvent de graves problèmes d'apprentissage. Certains souffrent de dyslexie, de dyspraxie, de déficit d'attention, du syndrome de Gilles de la Tourette... Mais c'est souvent le moindre de leurs problèmes. Ce qui est plus grave, c'est tout ce qui s'est construit autour de leurs difficultés. Ils vivent dans la précarité. Plusieurs connaissent l'échec depuis la maternelle. Et pour la première fois, dans cette école, on leur fait réaliser qu'ils ne sont pas stupides pour autant.

«Ici, j'ai découvert que j'étais un peu intelligente ! Un peu beaucoup, même !» lance Marie-Hélène, 20 ans, qui souffre d'un déficit de l'attention en raison d'une paralysie cérébrale. «On m'avait toujours dit : "Toi, tu as atteint un certain niveau qui est correct pour toi." Je m'étais résignée», dit la jeune femme en fauteuil roulant. Après avoir parlé à Denyse Mayano, qui a été impressionnée par la qualité de son français, Marie-Hélène a décidé de foncer. Elle aimerait aller à l'université et obtenir un certificat en intervention psychosociale.

Autour de la table, il y a aussi Danielle, grande brune de 50 ans, qui a quitté les bancs d'école à 14 ans. Sa fille, dyslexique, a elle-même étudié à Félix-Antoine. «Elle m'a dit : maman, tu peux le faire.» Et elle le fait.

«Les professeurs ont une grandeur d'âme qu'ont très peu de gens dans la société», souligne Mélanie, 32 ans, qui rêve de s'inscrire en criminologie ou en communication à l'université. «Je ne connais pas beaucoup de gens qui, lorsqu'ils finissent leur job, vont faire du bénévolat le soir.»

Mais Martin Beaulieu, qui est l'un de ces professeurs dévoués, ne veut surtout pas qu'on lui parle de sa grandeur d'âme. «On nous dit : "C'est donc beau ! Vous faites du bénévolat !" Je suis tanné d'entendre ça ! L'obligation d'être bénévole, ici, est la preuve qu'il y a un problème dans notre société, lance-t-il, exaspéré. On n'a malheureusement pas une cause glamour. On n'accueille pas des enfants. Mais si on veut aider les enfants, il faut aider les jeunes adultes aussi.» Le décrochage a un coût social trop important pour qu'on ne s'en occupe pas, plaide-t-il.

Il a bien raison. Petit extrait du rapport Ménard : «Le décrochage des 28 000 jeunes par cohorte représente pour le gouvernement un manque à gagner de 1,9 milliard de dollars, en valeur actualisée. Ce manque à gagner est constitué de taxes et d'impôts non perçus ainsi que de dépenses sociales additionnelles généralement associées à un décrocheur sur la durée de sa vie. D'une façon imagée, c'est comme si le gouvernement signait chaque année une hypothèque de 1,9 milliard de dollars.»

Permettre à l'école Félix-Antoine de survivre n'aurait rien d'une folle dépense. Bien au contraire. Cette école est la preuve qu'il existe des solutions pour s'épargner une hypothèque monstrueuse. Des solutions pas si coûteuses, pour peu que l'on s'y attarde.

Comment se fait-il donc que cette école ne soit pas subventionnée? J'ai posé la question à la ministre de l'Éducation, Michelle Courchesne. Cet établissement bien particulier, dont elle reconnaît la valeur et le bien-fondé, tombe malheureusement dans les «craques» du système. L'école n'entre dans aucune case du Ministère, qui subventionne l'éducation aux adultes par le truchement des commissions scolaires. Elle ne pourrait donc être financée que si elle conclut une entente avec une commission scolaire, m'a expliqué la ministre. «Il y a des lois, il y a des règles.»

Le hic, me dit Denyse Mayano, c'est que l'école Félix-Antoine, vu la particularité de ses élèves, ne peut pas adopter la structure très rigide des programmes d'éducation aux adultes des commissions scolaires. «Les règlements qui sont bons pour des ados fendants de 16 à 19 ans ne sont pas adaptés à une fille qui a des enfants ! En principe, après trois absences, ils sont éjectés du système. Ici, ça ne marcherait pas.» La force de cette école, c'est justement la souplesse de sa structure, qui permet à la majorité des jeunes qui la fréquentent d'en sortir avec un diplôme. Si elle brade sa spécificité, elle perd sa raison d'être.

L'école ne pourrait-elle pas avoir un statut particulier qui lui permettrait de recevoir du financement ? ai-je demandé à la ministre. «Ça n'existe pas, les statuts particuliers, m'a-t-elle répondu.

- Oui, ça existe...

- Donnez-moi un exemple.»

J'ai cité l'exemple des programmes d'enseignement collégial qu'offre le cégep Marie-Victorin dans des écoles juives orthodoxes de Montréal, à la demande du ministère de l'Éducation, depuis 1985. Des programmes entièrement subventionnés par l'État, qui permettent à de jeunes juifs, hassidiques pour la plupart, d'aller au cégep sans jamais mettre les pieds dans une classe mixte.

La ministre a répliqué qu'il ne s'agissait pas d'un statut particulier, mais bien d'une entente entre le cégep et des écoles privées, conclue bien avant son règne.

On peut bien sûr jouer sur les mots, discuter de structures de financement et de détails comptables. Il reste que si l'État accepte de verser 2,3 millions chaque année pour des cours non mixtes réservés aux élèves juifs orthodoxes, je vois mal comment on pourrait justifier la décision de ne pas financer une école qui épouse parfaitement les orientations ministérielles en faisant des miracles auprès de raccrocheurs. Il faudra que l'on m'explique.