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La maison des miracles

Pourquoi fait-on des enfants? J'ai posé la question à la Dre Vania Jimenez. La maternité, elle connaît. Un peu, beaucoup, passionnément. Elle a eu sept enfants. En fait, elle en a eu huit - elle a perdu une fille à la naissance. Et son travail de médecin accoucheuse lui a permis d'en accueillir des centaines d'autres. «Les enfants, c'est vraiment un bonheur», dit-elle, une lueur dans le regard.

Ce bonheur, on le sent, envers et contre tous, dès qu'on met les pieds à la Maison Bleue. Malgré les histoires crève-coeur que l'on entend ici, c'est la vie qui triomphe.

 

La Maison Bleue est une admirable maison des miracles dans le quartier Côte-des-Neiges à Montréal. Elle a été cofondée il y a deux ans par la Dre Jimenez, sa fille Amélie Sigouin et une toute petite équipe aux grands idéaux. Inspirée par le travail de sa mère et par celui du Dr Gilles Julien, Amélie, elle-même éducatrice, rêvait d'un centre de stimulation précoce pour les petits qui serait aussi accueillant qu'une maison. De son côté, la Dre Jimenez, qui a travaillé comme médecin de famille dans le village de Saint-Ours avant de travailler dans Côte-des-Neiges, a toujours trouvé qu'en matière de périnatalité, il fallait humaniser davantage les soins. Tenter en quelque sorte de recréer Saint-Ours au sein des mille solitudes de la ville. «Il faut que les mamans enceintes vulnérables retrouvent un village. On ne peut les laisser toutes seules au vent.»

Le projet de la mère et celui de la fille se sont rejoints. Amélie, aussi hyperactive et passionnée que sa mère, était enceinte de sa première fille au moment d'accoucher du projet. C'est elle qui a baptisé cette maison qui n'a rien de bleu la «Maison Bleue». Parce que dans son rêve, elle l'est, bleue. D'un bleu prometteur et enveloppant comme celui des yeux de sa fille.

Pourquoi fait-on des enfants? Autour de la table de cuisine de la Maison Bleue, sur fond de rires et de pleurs de bébés, mère et fille ont retourné la question dans tous les sens. «Pour 80% des mamans qu'on reçoit ici, avoir un enfant, ce n'était pas un projet de vie. Mais notre but, c'est de faire en sorte que ça en devienne un», dit Amélie. Non pas dans une perspective pro-vie - les femmes enceintes que l'on reçoit ici sont bien sûr libres de se faire avorter si elles le veulent. Mais si elles désirent garder l'enfant, l'équipe s'assure de créer un nid rassurant pour la mère et le bébé à naître.

Amélie a toujours été «folle des bébés», comme elle le dit elle-même. Mais même dans les meilleures conditions du monde, avoir un enfant demeure par moments très dur. «Les enfants viennent nous chercher et nous poussent dans nos derniers retranchements», dit la maman, en parlant de son propre bébé de 7 mois qui lui impose encore des nuits blanches. Alors imaginez ce que cela peut être pour des femmes seules, qui peinent à boucler les fins de mois, dont le frigo est vide et le logement infesté de coquerelles, qui sont exilées, ont été excisées, battues ou violées, ont un enfant autiste... Bref, imaginez ce que cela peut être pour toutes ces femmes qu'on accueille à la Maison Bleue.

Des fois, Amélie les regarde en se demandant: «Comment peuvent-elles vivre autant de malheurs?» Et surtout, comment, accablées d'autant de malheurs, ont-elles autant d'énergie? Il faut les voir, si fières, avec leurs bébés tirés à quatre épingles, dit-elle. «Il y a une dignité incroyable au fait de porter un enfant, note la Dre Jimenez. Ce sont des chats blessés, mais des chats blessés qui portent un bébé. La femme enceinte est déjà une bulle...»

À la Maison Bleue, on accompagne toutes ces mamans à la fois si fortes et si fragiles. On mise sur la prévention. On fait de la «périnatalité sociale», un peu comme le Dr Julien fait de la pédiatrie sociale. «On berce les mamans pendant leur grossesse. On les aime.» Et on brise leur solitude, qui est pire encore que la pauvreté. «C'est trop triste d'accoucher seule comme un veau, seule au monde, pendant que le père est soit au pays, soit en prison ou encore mort, alcoolique ou violent», dit la Dre Jimenez.

Ici, on porte les mamans pour qu'elles puissent porter leur bébé. On leur prépare un nid. On rassemble autour d'elles, dans une même maison chaleureuse, six médecins, une sage-femme, une infirmière, une travailleuse sociale, une éducatrice spécialisée qui fait du dépistage précoce, des stagiaires, des bénévoles, des amies.

Ici, personne n'est étranger à personne, même si on côtoie des femmes de toutes les origines. «En deux ou trois rencontres, la femme connaît tout le monde et tout le monde la connaît», note la sage-femme Isabelle Brabant, qui rentrait de l'hôpital après une «fausse alerte» d'une maman en travail.

En humanisant ainsi les services et en misant sur une équipe interdisciplinaire, aucun problème ne se perd dans les craques du système. «On est trois fois plus efficaces que le système face à une femme en difficulté», note la Dre Jimenez.

La Maison Bleue arrive ainsi à tricoter une famille pour celles qui n'en ont pas. Souvent, le jour de l'accouchement, une vie toute neuve dans les bras, le premier numéro que la maman compose pour annoncer la nouvelle, c'est celui de la Maison Bleue. «Ça y est, il est né. Vous êtes les premières que j'appelle...»

Deux ans après la création de cette maison unique en son genre, le projet a tant de succès qu'on peine à répondre à la demande. Dans ce quartier qui est à la fois l'un des plus pauvres de la ville et celui où on fait le plus d'enfants, on doit malheureusement refuser des demandes tous les jours. On ne peut accepter que les plus écorchées d'entre toutes. Une centaine par année.

L'idée fait des petits. Une deuxième Maison Bleue doit voir le jour dans le quartier Parc-Extension. L'équipe est prête. Mais il faut trouver un toit. Et on manque encore de fonds. «On voudrait des «Maison Bleue» partout à Montréal. Mais le financement ne suit pas», déplore la Dre Jimenez.

Il faut dire que le projet de la Maison Bleue est un genre de PPP philanthropique à but non lucratif, financé en partie par Québec et en partie par des fonds privés. En principe, tout le monde salue le bien-fondé de l'initiative de cette petite équipe dévouée qui fait des miracles. Dans les faits, les mécènes sociaux, capables d'assurer la pérennité du projet, ne se bousculent pas avec leur chéquier. «On cherche une grande entreprise qui a à coeur la petite enfance», dit Amélie.

Avis donc aux intéressés. Inspirante petite Maison Bleue, craignant d'être dans le rouge, cherche généreux mécène pour accoucher de nouveaux projets.

 




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