Un Québécois, un pilote, une légende...

Le 5 septembre 1976, devant 35 000 amateurs, Gilles Villeneuve... (Photo archives La Presse)

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Le 5 septembre 1976, devant 35 000 amateurs, Gilles Villeneuve a remporté le Grand Prix de Trois-Rivières, une épreuve de Formule Atlantique.

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Dans le cahier Sports de La Presse du 6 septembre 1976, après les pages consacrées à la Coupe Canada de hockey, au football des Alouettes et au baseball des Expos, on trouve la photo d'une voiture de course au-dessus d'un texte intitulé : « Villeneuve pense à l'Europe ». On l'ignorait ce jour-là, mais cet article à première vue banal est historique : il annonce l'éphémère et fabuleuse carrière internationale de Gilles Villeneuve.

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Le 5 septembre 1976, devant 35 000 amateurs, Gilles Villeneuve a remporté le Grand Prix de Trois-Rivières, une épreuve de Formule Atlantique.

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Gilles Villeneuve a remporté son premier Grand Prix à Montréal, en 1978.

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La veille, devant 35 000 amateurs, Villeneuve a remporté le Grand Prix de Trois-Rivières, une épreuve de Formule Atlantique. Cette huitième victoire de la saison est sa plus importante, car il a devancé des pilotes de Formule 1 venus au Québec pour l'occasion. Parmi eux, James Hunt, qui coiffera le titre mondial quelques semaines plus tard. Après la course, Villeneuve déclare : « Cela servira de base aux Européens pour me juger. »

Normand Legault, longtemps promoteur du Grand Prix du Canada, se souvient de ce moment clé du parcours du coureur de Berthierville. « À son retour en Angleterre, Hunt a dit à tout le monde qu'il avait vu un Québécois vraiment capable de conduire une voiture de course ! Il avait été très impressionné. »

Aujourd'hui, il serait impensable qu'un champion de Formule 1 comme Lewis Hamilton participe à une course semblable. Mais à l'époque, rappelle Legault, ce n'était pas exceptionnel. Et Villeneuve n'allait pas rater cette occasion de prouver sa valeur. Habité par un goût insatiable de la vitesse, il voulait briller au plus haut niveau du sport automobile.

Villeneuve accomplira son rêve. Sa fougue en piste lui vaudra l'estime de millions d'amateurs aux quatre coins du monde. Mais le 8 mai 1982, il meurt dans un accident lors des qualifications du Grand Prix de Belgique. Il n'avait que 32 ans.

En octobre prochain, on célébrera le 40e anniversaire de sa première victoire en Formule 1, survenue au Grand Prix du Canada. Même s'il n'a remporté que cinq autres épreuves et qu'il n'a jamais été champion du monde, Villeneuve est devenu un personnage de légende. Son charisme, son intrépidité en piste, son talent, sa simplicité et son look attachant ont séduit les gens. Il était authentique et passionné, des qualités qui touchent le coeur des Québécois.

« Gilles avait du Maurice Richard et du René Lévesque en lui », dit le journaliste Richard Chartier, qui a couvert ses exploits pour La Presse. «  Il était une affirmation du Québec, il était représentatif de nos aspirations. Il était en avant de la parade. Gilles n'était pas gêné par le doute. En côtoyant tous ces grands noms de la Formule 1 à son arrivée en Europe, il aurait pu être intimidé. Ça prend toute une personnalité pour ne pas l'être par un aréopage de cette dimension. »

***

Issu d'un milieu modeste, Villeneuve a dû se battre pour vivre sa passion avant d'accéder à la Formule 1. Il a réussi, notamment en raison du soutien entier de son épouse Joann, qui le savait malheureux s'il ne tenait pas un volant entre les mains.

Dans un livre qu'elle a écrit sur son mari, Joann raconte cette quête effrénée de financement à ses débuts en Formule Atlantique : « [...] la maison mobile que nous habitions en face de ses parents avait déjà été vendue pour que Gilles puisse courir durant la saison 1975 », écrit-elle.

Plus tard - « avec beaucoup d'audace et de persuasion », ajoute Joann -, Villeneuve a convaincu des banquiers de lui prêter 50 000 $. Et lorsqu'un commanditaire l'a approché pour qu'il prenne part à des courses de motoneige, il a répondu : « D'accord, mais à condition que vous me souteniez dans ma saison d'été en Formule Atlantique. »

En juillet 1977, quelques mois après sa performance à Trois-Rivières, Villeneuve est invité à piloter une McLaren - l'écurie pour laquelle Hunt s'aligne - au Grand Prix de Grande-Bretagne. Malgré son encourageante 11e place, il n'est pas retenu par McLaren. C'est alors que la Scuderia embauche Villeneuve pour les deux dernières courses de la saison.

« La presse italienne n'était pas tendre pour Enzo Ferrari, raconte Legault. Les journalistes se demandaient qui était ce gars-là qui conduisait des motoneiges. Dans leur esprit, piloter une Ferrari devait être une consécration, il fallait avoir fait ses classes ailleurs... Et Gilles a eu un départ cahoteux avec sa nouvelle écurie. Dans les quotidiens, Enzo Ferrari a été écorché pour l'avoir choisi. »

Au Grand Prix du Japon en octobre, Villeneuve est en effet impliqué dans une collision avec la Tyrrell de Ronnie Peterson, qui cause la mort de deux personnes en bord de piste. Puis, au quatrième Grand Prix de la saison 1978, à Long Beach en Californie, il tente un dépassement précipité alors qu'il mène une course géniale. Il est contraint à l'abandon.

L'affaire provoque un débat : est-il un pilote de premier plan capable d'ensorceler ses rivaux, comme il l'a fait en début de course ? Ou plutôt un fonceur incapable de mesurer le risque ?

Pendant ce temps, à Montréal, les promoteurs du Grand Prix s'activent pour préparer le nouveau circuit de l'île Notre-Dame qui accueillera la Formule 1 à l'automne. Au cours des années précédentes, l'épreuve a eu lieu à la piste de Mosport, en Ontario, mais l'entente a été résiliée après la course de 1977. La Brasserie Labatt, principal commanditaire de l'évènement, songe d'abord à présenter la course à Toronto.

« Mais le conseil municipal s'y est opposé, raconte Legault. Une conseillère a même dit ne pas vouloir du Grand Prix parce que ces gens-là n'allaient pas à l'église ! Quand Montréal a ensuite été approché, le maire Jean Drapeau a dit oui avant même la fin de la conversation téléphonique. »

Même si Villeneuve est de plus en plus connu, il n'est pas encore une vedette hors dimension. Quelques semaines avant la course, Labatt imprime néanmoins des dizaines de milliers de napperons de papier marqués des mots « La fièvre Villeneuve », qui sont distribués dans les restaurants où ses produits sont vendus.

Lorsque les pilotes débarquent à Montréal en octobre pour le dernier Grand Prix de la saison, Villeneuve est toujours à la recherche de son premier drapeau à damier. Son meilleur résultat a été une troisième place en Autriche deux mois plus tôt. Le matin de la course, le froid est vif dans l'île Notre-Dame. « À 5 h 30 du matin, je posais des bannières et on voyait des flocons de neige dans l'air », se souvient Legault.

Le dimanche 8 octobre, les 72 000 personnes dans les gradins sont témoins d'un évènement fabuleux. Au 25e tour, Villeneuve se retrouve au deuxième rang, 28 secondes derrière le Français Jean-Pierre Jarier. « On le surnommait la "Godasse de plomb", parce qu'il roulait toujours à fond », dit Legault.

Le pilote québécois flaire l'occasion et prend en chasse son rival. Plus tard, il expliquera : « Si j'étais resté tranquillement à 30 secondes, Jarier n'aurait eu qu'à tenir son avance. Si je grugeais sur lui, il était obligé de réagir. »

Dans les pages de La Presse, Chartier décrit ainsi la suite des choses : « Et c'est ce que Jarier a fait, poussant à fond sa magnifique Lotus, au risque de commettre une erreur de pilotage. Au 48e tour, Jarier était contraint à l'abandon. Surchauffé, son moteur avait cassé... »

Villeneuve termine la course sans encombre et remporte son premier Grand Prix. Sur la tribune, il repousse la traditionnelle bouteille de champagne remise au vainqueur et opte pour un magnum de Labatt 50. Son sens de la loyauté est fort et c'est sa manière de remercier un commanditaire qui l'a appuyé depuis ses débuts.

« Beaucoup de gens en Formule 1 ont perçu ce geste comme une hérésie », raconte en riant Legault, pour qui toute cette journée demeurera à jamais un fabuleux souvenir. « Ils disaient : "Quel faux pas, quel mauvais goût..." »

En brisant la glace devant son public, Villeneuve devient un héros. À l'époque, les Québécois se distinguant sur la scène internationale n'étaient pas nombreux. C'était avant nos premiers véritables succès olympiques, avant que nos artistes de toutes les disciplines se produisent aux quatre coins de la planète. « La vraie frénésie autour du nom de Gilles a commencé à ce moment-là », dit Legault.

***

Quelques mois avant la victoire de Villeneuve à Montréal, La Presse avait demandé à Chartier de couvrir le jeune Québécois.

« Je ne faisais pas la différence entre un piston et une bougie et je n'avais pas une grande connaissance de la course automobile, dit-il. Mais l'idée était de faire découvrir le personnage aux lecteurs. » 

« La moyenne des gens, dont je faisais partie, connaissait son nom, sans plus. On se demandait s'il était vraiment bon et pourquoi Ferrari était allé le chercher. Son cheminement ne nous était pas familier. »

- Le journaliste Richard Chartier

Chartier était nerveux en débarquant pour la première fois dans ce monde d'initiés, avec ses codes et sa tradition. « Je suis arrivé au Grand Prix de Belgique et Christian Tortora m'a présenté Gilles, qui s'est montré ouvert et avenant. Mes premières questions ont été très élémentaires. Je lui ai parlé du danger et de la peur... »

Villeneuve raconte alors à Chartier un souvenir de sa saison 1976, qui révèle la manière dont il aborde cet enjeu. « Dans la partie la plus rapide du circuit de Mont-Tremblant, j'ai eu une crevaison à l'avant gauche à environ 140 milles à l'heure : j'ai détruit la voiture. Ç'a été un gros choc. Deux heures plus tard, avec une autre voiture, j'ai fait une demi-seconde plus vite, alors... »

Tout en gardant une saine distance professionnelle avec Villeneuve, Chartier appréciait beaucoup le coureur. Il admirait sa droiture et était fasciné par sa témérité. « Dans une courbe, si Gilles n'était pas sûr du point critique où il devait freiner, il le faisait le plus tard possible ! Il demandait à ses voitures des choses qu'elles ne pouvaient pas faire... »

Un jour, alors que Villeneuve rentre au Québec, Chartier l'accueille à l'aéroport de Dorval afin de l'interviewer. Mais le pilote doit d'abord se rendre à Mirabel. Chartier lui propose de faire le trajet dans sa propre voiture et lui demande de conduire afin de mener plus facilement son entrevue. Cela prend un certain cran, car Villeneuve aime donner la frousse à ses passagers.

« Ma voiture n'était pas en très bon état, dit Chartier. En approchant de Mirabel, Gilles a aperçu la sortie au dernier instant. Il a donné un sacré coup de roue et je pense que mon auto est venue proche de virer à l'envers ! »

En 1979, Chartier réussit un exploit : il rencontre Enzo Ferrari à Maranello, le siège de l'écurie en Italie. C'était la première fois en deux ans que le vénérable entrepreneur répondait aux questions d'un journaliste. Même Villeneuve est impressionné !

« M. Ferrari a aimé Gilles dès le début, dit-il. Il a vu que c'était un gars sans complexe. Sa fougue était unique. Il faisait aussi une forte impression aux autres pilotes. Quand il était chez Ligier, Jacques Laffite m'a dit qu'ils devaient tous gagner le plus souvent possible avant que Gilles profite d'une aussi bonne voiture que la leur. Car le jour où ça surviendrait, ils n'auraient plus aucune chance... »

***

Villeneuve n'a pas remporté le championnat des pilotes durant sa carrière. Mais sans sa mort tragique, il aurait épinglé cette réussite à son palmarès, estime Legault.

« À ses premières saisons en Formule 1, Gilles voulait gagner chaque course au lieu de mettre des points dans sa poche en protégeant, par exemple, une troisième place. Mais en 1982, il a compris qu'il avait la voiture pour gagner le championnat. Il est devenu plus stratégique, plus tactique. »

Mais c'est le souvenir de ce Villeneuve combatif à l'extrême, jouant le tout pour le tout à chaque course, qui nourrit nos mémoires. En deux phrases toutes simples, Chartier résume ainsi l'approche du pilote québécois : « Pour lui, il y avait deux possibilités : tu gagnes ou tu perds. Et finir deuxième, c'était une manière de perdre... »

Celui que Legault qualifie de « prestidigitateur » au volant ne sera jamais oublié.

Le livre Gilles Villeneuve, écrit par Joann Villeneuve, a été publié aux Éditions La Presse en 2008.




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