Le jeudi 2 mai 1996, à Maranello, en Italie. Au quartier général de l'écurie Ferrari, Michael Schumacher rencontre les journalistes en prévision du Grand Prix de San Marino.

Mis à jour le 31 déc. 2013
Philippe Cantin LA PRESSE

Sitôt sur la tribune, le pilote allemand s'empare du micro: «Je vous dirai d'abord une chose que les fans italiens n'aimeront pas entendre: notre voiture n'est pas adaptée à ce circuit. Il faudra attendre le milieu de la saison avant de prétendre à la victoire.»

C'est la première fois que j'assiste à un point de presse de Schumacher. Ses yeux d'acier, ses traits ciselés et son assurance révèlent un homme d'exception. En l'écoutant, je comprends pourquoi Ferrari vient de lui consentir un salaire annuel de 30 millions US pour relancer la Scuderia, alors à la traîne des écuries anglaises.

«Je veux un pilote de grande dimension, avait expliqué le président Luca di Montezemolo. Je veux son intelligence et sa capacité de motiver les autres membres de l'écurie. Je veux qu'il gagne la prochaine course, et les suivantes aussi, jusqu'à ce que soit rétabli le mythe Ferrari.»

Comme de nombreux Québécois qui découvrent alors la Formule 1 avec l'arrivée de Jacques Villeneuve dans cet univers de vitesse et d'argent, je sais peu de choses de Schumacher, sinon qu'il a déjà remporté deux championnats du monde avec Benetton.

Très vite, j'apprends ses origines modestes. Son père Rolf, maçon de métier, l'initie au sport automobile en greffant un moteur de motocyclette à son kart à pédales. Le petit Michael a alors 4 ans!

En maternelle, il a son premier accident, fonçant dans un lampadaire en conduisant cet engin. Plutôt que le disputer, son père l'inscrit à des cours de karting à la piste locale de Kerpen, près de Cologne.

La passion de la course coule dans les veines de toute la famille. Trois ans plus tard, Rolf quitte son emploi et devient gérant de la piste. Et sa mère prend en charge la cantine. Michael peut désormais piloter aussi souvent qu'il le veut. C'est ainsi que commence son ascension.

En apprenant dimanche que Michael Schumacher était entre la vie et la mort après un accident de ski en France, j'ai été saisi par un paradoxe.

Voilà un homme qui a risqué sa vie mille fois sur les circuits de Formule 1, filant à 300 km/h en ligne droite avant de freiner brutalement pour négocier un virage serré, et qui subit une terrible blessure en skiant avec son fils. Une agréable journée en famille s'est ainsi transformée en tragédie.

Schumacher aimait dévaler les pentes à une vitesse folle. À son arrivée chez Ferrari, il avait déclaré être à la recherche de la propriété idéale: «Elle serait dotée d'une montagne pour skier et d'un lac pour me baigner...»

L'image de Schumacher est celle d'un homme froid et distant. Au Québec, son nom sera toujours associé à son regrettable manque de jugement en 1997, lorsqu'il tenta, d'une manoeuvre absurde et dangereuse, de sortir Jacques Villeneuve de piste à Jerez, en Espagne. Tout cela pour protéger son avance dans la course au championnat des pilotes.

Le geste lui rebondit au visage. Non seulement Villeneuve demeura en piste et coiffa le titre, mais Schumacher fut disqualifié. Avec raison, la presse internationale jugea sévèrement l'Allemand. Au point où, plus tard, il eut ce cri du coeur: «Je ne suis pas un voyou...»

Au début de la saison suivante, Schumacher invita Villeneuve à boire un café. Mais leurs relations, très fraîches avant même l'affaire de Jerez, ne se réchauffèrent jamais.

Durant les trois années où j'ai couvert des courses de Formule 1, j'ai néanmoins toujours été frappé par la disponibilité de Schumacher.

Peu importe la question, il avait toujours une réponse intéressante. Et il demeurait sur les circuits plus longtemps que les autres pilotes. Je me souviens d'avoir traîné dans les paddocks en fin de journée, à la recherche d'une dernière information, et de l'avoir aperçu au stand de Ferrari en discussion avec ses ingénieurs. Schumacher ne laissait rien au hasard.

Aujourd'hui, alors qu'il lutte pour sa vie, des milliers de gens pensent à Schumacher.

Son cran en piste a fait de lui un sportif adulé en Allemagne et en Italie, certes, mais aussi dans plusieurs autres pays. Mais cela n'explique pas toute sa popularité. Ses partisans apprécient aussi le fait que sa colossale fortune ne l'ait pas éloigné de ses racines.

Un jour, Schumacher a déclaré: «Si je n'étais pas devenu pilote de Formule 1, j'aurais sans doute pris la relève de mon père comme gérant de la piste de karting. J'aurais été moins riche, mais tout aussi heureux.»

Schumacher a mis sa notoriété au service de plusieurs causes. Il est partenaire de longue date de l'UNESCO et de l'UNICEF. En 1996, il a participé à une opération humanitaire en Bosnie-Herzégovine, peu après le terrible conflit dans les Balkans. Et en 2005, il a versé 10 millions US afin d'aider les victimes du tsunami en Asie du Sud-Est, le plus important don individuel, selon un quotidien américain.

Quelles qualités possède un champion de Formule 1?

Frank Williams, le légendaire propriétaire d'écurie, a déjà fourni cette définition: «Les meilleurs sont des gens hypermotivés, ultracompétitifs et possédés par leur métier. Ils n'acceptent pas d'être deuxièmes. C'est pourquoi ils sont si bons. Ce sont des fauves.»

Si Williams a raison, Schumacher est le roi des fauves. Et il n'abandonnera pas ce combat, le plus difficile de sa vie.