En langage de baseball, Warren Cromartie a bien résumé la situation: «Nous avons un coureur au premier but. Il faut maintenant le faire avancer au deuxième et trouver le gros frappeur qui le poussera au marbre...»

Mis à jour le 13 déc. 2013
Philippe Cantin LA PRESSE

L'analogie traduit bien le défi auquel sont confrontés les promoteurs du retour du baseball majeur à Montréal. Le «gros frappeur» en question devra en effet pomper 700 millions dans l'aventure!

Si une somme colossale de travail attend Cromartie et ses partenaires de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM), il faut néanmoins saluer le boulot accompli jusqu'à maintenant.

Il y a un an à peine, qui aurait pensé que l'éventuel retour des Expos susciterait un tel intérêt? Que des études sérieuses seraient déposées pour alimenter le débat? Et que le montant prévu de la facture finale, plus d'un milliard, ne provoquerait pas un immense éclat de rire au sein de la communauté d'affaires?

À vrai dire, le seul fait d'avoir un coureur au premier but constitue une victoire. Aux quatre coins du baseball majeur, l'initiative des gens de Montréal alimente les conversations.

Cette semaine, l'influent agent Scott Boras, qui négocie les contrats de plusieurs vedettes, s'est prononcé pour le retour de Montréal, «une ville magnifique que les joueurs ont toujours aimée».

Paul Beeston, le président des Blue Jays de Toronto, milite activement pour le retour des Expos. À son avis, l'implantation d'une deuxième équipe au Canada aiderait le baseball partout au pays.

En autorisant les Blue Jays et les Mets de New York à disputer deux matchs préparatoires au Stade olympique en mars prochain, les dirigeants du baseball majeur n'ont pas voulu faire une faveur aux Montréalais. C'est une façon pour eux d'évaluer la vigueur du marché.

Voilà pourquoi Warren Cromartie se croise les doigts pour que les gradins soient remplis. Le bureau du commissaire n'a pas oublié la lente agonie des Z'Amours. Une seule coche mal taillée, et le navire prendra vite l'eau. «Notre marge d'erreur est très mince», reconnaît l'ancien numéro 49 des Expos.

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Le modèle économique du baseball majeur s'est transformé depuis le départ des Expos en 2004. Les droits de télévision ont connu une hausse formidable et le partage des revenus permet aux équipes les moins riches de conserver la tête hors de l'eau.

Un exemple: de 2014 à 2021, les réseaux Fox, TBS et ESPN verseront 12,4 milliards pour diffuser les matchs. Cette somme sera partagée à parts égales entre les équipes, qui toucheront 50 millions chacune par saison.

Dans ce nouveau contexte, les conclusions de l'étude dévoilée hier ne sont pas étonnantes. Si les néo-Expos attirent plus de 2,3 millions de spectateurs par saison, et que les revenus de télévision locaux permettent d'ajouter 40 millions aux revenus, le budget sera bouclé.

Cela dit, les incertitudes sont nombreuses. D'abord, les jeunes connaissent moins le baseball, et rien n'assure qu'ils prendront goût à ce sport. Or, dans ce domaine comme dans tous les autres, il faut une relève.

Quant aux entreprises qui, selon le sondage de Léger, sont disposées à acheter des abonnements saisonniers et des loges, réagiront-elles avec le même empressement lorsque viendra le temps de signer le chèque? Déjà que leur facture pour les billets du Canadien est assez salée...

Enfin, il faudra aussi déterminer si les cotes d'écoute du baseball au Québec, en plein été, vaudraient un montant aussi élevé.

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Ces interrogations sur le succès des opérations annuelles sont cependant prématurées. La première question est plutôt de savoir si une entreprise sera intéressée, seule ou au sein d'un consortium, à investir 525 millions pour acquérir une équipe si l'occasion se présentait.

Il faudra ensuite convaincre le gouvernement de mettre 335 millions dans la construction d'un stade au centre-ville, soit 67% de la facture.

Les promoteurs rappellent avec raison que le gouvernement du Québec a pompé 200 millions dans l'amphithéâtre multifonctionnel de Québec et 23 millions dans la réfection du stade Saputo.

Mais outre que le montant envisagé est beaucoup plus élevé, le ressac causé par l'ancien projet de stade de baseball au centre-ville, à la fin des années 90, représente une difficulté supplémentaire. Cet épisode a laissé un goût amer. Compte tenu de l'état des finances publiques, les arguments devront être convaincants pour inciter le gouvernement à faire sien le projet.

Le plan de match des promoteurs est cependant intéressant. Avant de s'adresser à l'État, ils mettront la communauté des affaires au défi. Inutile de demander des fonds publics si le secteur privé n'est pas au rendez-vous. Cette manière de prioriser la démarche illustre leur sérieux.

Si des sociétés privées, du secteur des télécommunications ou autre, foncent et déposent véritablement 700 millions sur la table, cela enverra un signal clair. Et l'État devra au moins étudier le projet.

«On ne demandera pas une subvention publique, mais un investissement qui sera remboursé en huit ans par les taxes et impôts additionnels perçus», expliquent les promoteurs.

Cet argument est à prendre avec un grain de sel. Mais pour l'instant, donnons la chance au coureur.

Ils font preuve de transparence - tous les documents sont disponibles sur le site web de la CCMM - et présentent leur dossier avec conviction.

N'empêche que tout cela ressemble à une illusion. Non seulement il faut trouver 1 milliard, mais le baseball majeur doit aussi être convaincu de transférer un jour une équipe à Montréal.

En revanche, il y a cinq ans, qui aurait pensé que Québec aurait un jour une véritable chance de retrouver ses Nordiques? C'est pourtant le cas aujourd'hui.