Je veux revenir sur le cas de l'agronome Louis Robert, congédié par le gouvernement du Québec pour délit de vérité. Mais avant, un détour. Parlons du glyphosate, l'agent actif du Roundup.

PATRICK LAGACÉ LA PRESSE

Le Roundup est sur le gril partout dans le monde. Pour deux raisons : c'est l'herbicide le plus utilisé dans le monde et le glyphosate est soupçonné de provoquer des cancers.

Par exemple, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a décrété en 2015 que le glyphosate est un cancérigène « probable », décret qui est au centre d'un furieux débat scientifique

Le géant Bayer-Monsanto, bien sûr, conteste bruyamment toute hypothèse - dans les médias, dans les revues scientifiques, devant les tribunaux - qui puisse suggérer que le Roundup-glyphosate soit le moindrement dangereux pour la santé humaine. Et il conteste souvent en jouant comme Brad Marchand, des Bruins : salaud.

Il se trouve que cette semaine, Radio-Canada a eu la brillante idée de mettre quatre de ses émissions d'affaires publiques (La semaine verte, Les années lumière, L'épicerie et Enquête) sur le cas du glyphosate.

Dimanche dernier, La semaine verte a ainsi consacré son émission à ce produit. Et il est impossible de regarder cela et de se sentir en sécurité face à ce qui se ramasse dans nos champs, dans nos assiettes, dans nos corps.

Je ne suis pas anti-herbicides, anti-pesticides, anti-engrais, anti-OGM. Je sais que nourrir des millions, des milliards d'humains nécessite l'intervention du génie humain pour maximiser les récoltes.

Mais je ne suis pas prêt à croire les industriels quand ils me disent que leurs produits sont fantastiques et sans risques. Je ne suis pas prêt à les croire sur parole.

Or, quand on a fini de regarder les reportages de l'équipe de l'animatrice Catherine Mercier à La semaine verte, c'est exactement l'arrière-goût qui nous reste en bouche : le gouvernement canadien croit sur parole l'industrie quand l'industrie lui dit que le glyphosate créé par l'industrie est parfaitement sans danger.

En autorisant pour 15 autres années l'utilisation du glyphosate au Canada, Ottawa s'est principalement fié à des études présentées par l'industrie des herbicides, Monsanto en tête.

Par contraste, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) ne s'est fié qu'à des études indépendantes pour classer le glyphosate comme cancérigène probable.

C'est en partie ce qui a mené l'Europe à ne réautoriser l'homologation du glyphosate que pour une période de cinq ans. On a opté pour le principe de précaution en se fiant à des études qui étaient réputées neutres.

Le glyphosate est-il dangereux pour les humains, et si oui, à quelle dose ?

La réponse n'est pas claire, malheureusement.

Il faut plus d'études, plus de science... Neutre.

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Et c'est ici que je reviens à la saga du congédiement de Louis Robert, l'agronome du ministère de l'Agriculture. M. Robert a dévoilé à des journalistes des documents pour les aider à éclairer ce qui allait devenir le scandale du CEROM.

Il y a deux semaines, je vous ai raconté comment Louis Robert avait consacré l'essentiel de sa carrière à informer les agriculteurs québécois de façon neutre, à la lumière de la meilleure science disponible.

J'ai souligné que Louis Robert n'avait rien à vendre parce que dans nos campagnes, les agriculteurs sont très généralement conseillés par des... vendeurs.

Des vendeurs d'engrais, de fertilisants, de pesticides, de systèmes d'irrigation, etc.

Et que disent ces vendeurs aux agriculteurs ?

Ben oui ! Que leurs produits sont fantastiques ! C'est bien sûr dans leur intérêt de dire ça.

C'est ici que la saga de Louis Robert, congédié par le gouvernement du Québec pour délit de vérité, est la reproduction à petite échelle de l'homologation du glyphosate par le gouvernement du Canada.

Dans les deux cas, l'intérêt privé a triomphalement piétiné l'intérêt public. Dans chacun de ces cas qui touchent ce qu'on mange, il est question de la neutralité de la recherche scientifique.

Au CEROM, des intérêts privés qui ne voient rien de mal à la vente de pesticides (inutiles pour les récoltes) ont censuré de la recherche scientifique qui montre que certains pesticides tuent les abeilles (essentielles à la pollinisation).

Et à Ottawa, des fonctionnaires canadiens ont complètement adopté la logique de l'industrie, selon laquelle de la recherche produite par l'industrie est tout aussi valable que de la recherche produite de façon neutre.

Encore une fois, je le dis et je le répète : je ne suis pas anti-herbicides, anti-pesticides, anti-engrais, anti-OGM. Mais je trouve absolument effrayant de constater que l'État confie à l'industrie le soin de déterminer si les produits de l'industrie sont... sans danger.

Surtout quand on sait, par les « Monsanto Papers », que Monsanto a pollué le puits de la science sur le glyphosate en manipulant carrément des études supposément neutres sur le sujet, pour jeter un doute sur son produit-vedette, pour qu'on évite de le croire suspect.

Surtout quand on sait qu'une nouvelle étude scientifique, toute fraîche, ébruitée la semaine passée, vient démontrer que le glyphosate augmenterait de 41 % les risques de cancer du sang si on y est exposé plus que la moyenne des ours.

Cette étude ouvre un nouveau front dans le débat scientifique sur le glyphosate.

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C'est dans la nature des industriels de toujours contester la validité des études qui montrent que leurs produits peuvent être toxiques, dangereux. Et de tenter de manipuler la science.

Les cigarettiers ont inventé le livre de jeux là-dessus, produisant de la fausse science pour semer un doute sur la toxicité de leurs produits.

L'industrie du pétrole a mimé cette tactique pour cacher le lien entre son produit et le réchauffement climatique.

Et Coca-Cola commandite des compétitions sportives pour faire oublier que ses boissons font engraisser.

Il y a des exemples comme ça, à l'infini.

Il n'y a donc rien de surprenant à ce que les vendeurs de pesticides cherchent à museler la recherche qui démontre que les pesticides tuent les abeilles. Comme il n'y a rien de surprenant à ce que Bayer-Monsanto jure que le glyphosate est parfaitement sans risques...

Ce qui est surprenant, c'est que l'État accepte de confier le bien commun dont il devrait être le gardien aux intérêts privés.

Je dis que c'est surprenant...

Mais peut-être que ce n'est pas si surprenant, au fond. Peut-être que 40 ans à dire et à répéter que l'État est inutile et trop encombrant, peut-être que 40 ans à dire et à répéter que l'État-devrait-être-géré-comme-une-business, ça finit par avoir des conséquences...

Dans nos champs, dans nos assiettes et dans nos corps.