C'est une histoire digne d'un film : une jeune femme profite d'un moment d'inattention des salauds qui la retiennent en otage pour se sauver, et dans sa fuite, elle utilise les médias sociaux pour plaider publiquement pour qu'on vienne la secourir. L'affaire devient mondiale.

Publié le 15 janv. 2019
Patrick Lagacé LA PRESSE

La jeune femme s'appelle Rahaf Mohammed al-Qunun, elle a 18 ans et ceux qui la retenaient en otage étaient...

Les membres de sa famille, en Arabie saoudite.

Elle a profité d'un séjour de sa famille au Koweït pour fuir vers la Thaïlande, d'où elle a interpellé le monde entier avec son téléphone portable pour que l'Australie l'accueille comme réfugiée. Ce fut le Canada, finalement.

La jeune réfugiée souhaitait quitter l'Arabie saoudite parce que...

A-t-on besoin d'une raison pour quitter une prison, de surcroît un pays-prison, au fait?

A-t-on besoin d'expliquer l'appel de la liberté?

J'ai utilisé le mot «otage» en parlant de Rahaf...

Est-ce trop fort?

Non, c'est le mot exact, «otage» est le mot juste : les femmes sont des otages dans cet État de m*rde qu'est l'Arabie saoudite. Otages de leurs familles. Otages de leurs maris. Otages de leur pays, qui est régi par la charia, la loi islamique.

Parlez-en à Nathalie Morin, cette Québécoise piégée par son mari saoudien qui est retenue depuis 13 ans dans ce pays qui bafoue les droits de la personne sans vergogne...

J'ai dit «Vous demanderez à Nathalie Morin», mais c'est une image, un tic de langage : on ne peut pas lui parler ! Elle appartient à son mari, son mari la garde bien près de lui, comme un chien, aux pieds. L'Arabie saoudite n'a rien à redire, Mme Morin a beau être citoyenne d'un autre pays, c'est une femme, et la place d'une femme en Arabie saoudite est au pied de son mari. Ou des hommes de sa famille, si elle n'est pas mariée, comme Rahaf la réfugiée.

Le Canada a donc bruyamment accueilli la jeune Rahaf, ce week-end. Bruyamment, parce qu'elle a été accueillie à l'aéroport Pearson par la chef de la diplomatie canadienne en personne, Chrystia Freeland. 

C'est un pied de nez évident du gouvernement canadien aux Saoudiens, l'équivalent d'un «fuck you» diplomatique.

Était-ce bien nécessaire que Mme Freeland en personne accueille la réfugiée à qui on avait préalablement donné un chandail marqué du mot Canada? Je ne vais pas chipoter là-dessus. Ça fera, la déférence envers un État voyou dont la seule contribution à la grande aventure humaine est d'être assis sur des mers de pétrole.

L'été dernier, quand le Canada a eu l'outrecuidance de déclarer publiquement son inquiétude face à la persécution de Saoudiennes qui ont milité pour le droit de conduire une voiture - je crois rêver en écrivant cette phrase -, l'Arabie saoudite s'est comportée comme une bully en liquidant ses investissements au pays et en rappelant dans le désert 800 de ses médecins qui sont en formation au Canada.

Le rappel a été suspendu, depuis : les étudiants saoudiens continuent à se faire former au Canada, probablement que les misogynes qui dirigent l'Arabie saoudite se sont dit que les chameaux ne pourront pas jouer aux cardiologues, aux obstétriciens, aux chirurgiens.

Mais pensez à ça, une nanoseconde : un des régimes les plus riches de la planète est tellement arriéré socialement et politiquement qu'il n'a pas été capable de créer ces dernières décennies un réseau universitaire capable de former ses propres médecins! 

C'est une belle métaphore de l'utilisation faite par les immenses richesses que tire ce pays de l'exploitation du pétrole : le fric engraisse la famille royale et ses laquais, point.

Le Canada a donc accueilli cette jeune réfugiée qui fuyait ce pays-prison qu'est l'Arabie saoudite. Et là, Salman Al-Ansari, le grand vizir des relations publiques saoudiennes aux États-Unis - un homme, bien sûr! - a déclaré ceci, sur Twitter : 

«À nos amis canadiens, les politiques immatures et provocatrices de Chrystia Freeland et Justin Trudeau à l'égard du plus grand pays du Moyen-Orient, au coeur du monde arabe, pourraient pousser des nations arabo-musulmanes à revoir leurs relations avec le Canada...»

Le gouvernement du Canada jugera bien de ce qu'il doit faire de ses relations avec ce pays dont le principal atout est d'être gros et riche. Mais il faudrait bien que les citoyens, ici et ailleurs, commencent à se demander ce qu'ils peuvent faire pour forcer l'Arabie saoudite à arriver au XXIe siècle.

Dans les années 80 et 90, ce sont les sociétés civiles qui ont commencé à se mobiliser pour que l'Afrique du Sud cesse l'apartheid contre les Noirs. Le régime raciste des Afrikaners était vu comme inébranlable, quoique légèrement infréquentable.

Mais partout dans le monde, des citoyens ont commencé à faire du bruit, à s'émouvoir de cette injustice profonde : l'Afrique du Sud confinait la majorité noire au rôle de citoyens de troisième zone et emprisonnait ceux qui osaient contester ce régime injuste, comme Nelson Mandela.

Les États ont fini par suivre l'opinion publique... Menés par le leadership moral du Canada sous Brian Mulroney.

Et l'apartheid s'est écroulé.

L'Arabie saoudite est un pays qui pratique un régime d'apartheid contre les femmes. C'est l'Afrique du Sud des femmes. Juste pour ça, il est plus que temps que les sociétés civiles de par le monde s'activent contre cette injustice.

J'aimerais rappeler qu'Israël - démocratie imparfaite - est la cible de mouvements de boycott partout en Occident, dans les sociétés civiles. C'est le mouvement BDS, pour «boycott, désinvestissements et sanctions», qui vise à forcer Israël à négocier avec les Palestiniens.

Des universités refusent ainsi d'accueillir des professeurs israéliens, des entreprises sont ciblées pour leurs investissements dans ce pays et des produits israéliens sont ciblés par des campagnes de boycottage.

Ce mouvement est bruyant, visible et bénéficie de la force vive de progressistes qui appuient les Palestiniens. Le sort des Palestiniens est en effet tragique et mérite une attention immédiate des sociétés civiles de par le monde. C'est une situation injuste et Israël a sa part de responsabilité dans cette injustice.

Mais des fois, je me prends à rêver que le dixième de l'énergie consacrée au mouvement BDS soit consacré à cibler les exactions de régimes véritablement dictatoriaux comme l'Arabie saoudite, un État de m*rde qui ne reçoit pas le dixième des critiques qu'Israël reçoit dans les sociétés civiles et chez les forces progressistes.

Bref, en ces jours tumultueux où l'Arabie saoudite nous menace à mots couverts de représailles pour avoir fait preuve de décence en accueillant une otage de la société féodale saoudienne, je me dis que si ce pays-prison passe à l'action contre le Canada, nous ne devrions pas attendre que le Royaume rappelle ses étudiants-médecins...

Nous devrions les sacrer dehors, qu'ils aillent se faire former ailleurs.

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Nathalie Morin