Au printemps dernier, nous avons lancé un défi à nos chroniqueurs : couvrir une activité dans un domaine qui leur est totalement étranger, puis raconter leur expérience, avec ses hauts et ses bas. Aujourd'hui, Patrick Lagacé s'essaie à la critique gastronomique au Laurier BBQ renouvelé par le chef britannique, colérique et navetteur Gordon Ramsay.

Patrick Lagacé LA PRESSE

Oh, que je voulais haïr le Laurier Gordon Ramsay! Pas très professionnel, je sais, même pour un critique culinaire d'un seul soir, que d'arriver dans un restaurant avec une idée très préconçue. Mais oui, je le confesse: je voulais haïr le LGR.

Pas pour la bouffe. Pour la promo.

Je hais les instruments de la promotion quand ils sont trop grossiers. Et rien ne battra jamais, côté restos branchés made in Montréal, la vulgarité du battage promotionnel qui a entouré le lancement du LGR, début août. Rien.

Les promoteux ont eu une idée géniale, pour mousser l'ouverture de la réincarnation du vieux Laurier BBQ. Ils ont invité tout ce qui blogue ou qui tweete de près ou de loin sur la bouffe à Montréal à venir manger gratis en présence de Gordon Ramsay, chef-de-réputation-internationale, vedette de télé-réalité-cuisine de type Ricardo si Ricardo était un tyran dans sa cuisine.

Le 9 août, donc, soir de lancement, des poulettes de la tivi aux coqs trônant dans des blogues inconnus, tous ont fait la promo pâmée du LGR, trop heureux de respirer le même air qu'une vedette planétaire connue dans la bouffe comme Louis Vuitton peut l'être dans la maroquinerie...

Je hais la promo. Mais pas autant que les groupies...

Je voulais haïr le LGR, donc.

Je n'ai pas haï.

La «scène» du LGR? Mi-branché, mi-hipster, mi-monsieur-madame-Tout-le-Monde. La bouffe? Sans prétention. Je m'attendais à des plats à 32$ mais non: 16$ (saumon grillé, quart de poulet poitrine), 18$ (côtes levées). Rien d'exagéré pour un resto du genre.

Mais c'est de la bouffe de rôtisserie, c'est-à-dire qu'il est difficile de réinventer le genre. Difficile, sauf que le nom sur la marquise est celui de Gordon Ramsay, star de la restauration planétaire. Je m'attendais à ce que sa bouffe me décoiffe un peu, disons, comme l'Écossais décoiffe si courageusement ses subalternes, en cuisine...

Pas décoiffé du tout, le critique du mardi. Rien d'exotique. Aucune folie. Rien pour écrire à Martin Picard ou à Normand Laprise.

Je sais bien qu'un poulet grillé, ça se réinvente difficilement, mais j'aurais pensé que notre Gordon international saurait mettre un peu de «wow» dans une salade du marché, par exemple. Juste du fromage de chèvre grillé m'aurait minimalement satisfait. Une touche d'extravagance, une pincée d'anticonformisme...

Quant au saumon de Mononcle André, il était flasque, il était fade, il était dépressif. Il goûtait en fait le saumon surgelé que je fais cuire emballé dans du papier alu, à 350 ºF, les soirs de paresse, pour tout dire.

Les côtes levées commandées par Miss JetSet, jeune femme de notre connaissance, étaient en revanche une réussite totale. Tendres, charnues: un délice exemplaire de goût et de texture. Mononcle André et moi avons d'ailleurs dévalisé sans vergogne l'assiette de Miss JetSet, qui ne trouvait aucune contrepartie aussi jouissive dans nos assiettes...

Quant aux frites, bon, ce ne sont pas les frites en carton surgelé qu'on retrouve dans certaines chaînes bien de chez nous. LGR offre des frites honnêtes, je veux dire que ce sont au moins des patates coupées en cuisine, mais c'est un péché de ne pas les assaisonner avec des épices, par exemple...

Un mot sur le service: en cette ère où il n'est pas rare que dans certains restaurants branchés, le client ait l'impression de servir de figurant vaguement irritant au personnel vachement cool, le Laurier Gordon Ramsay détonne par la gentillesse du personnel.

Vers la fin du repas, j'ai demandé à notre serveuse, l'air de rien, à l'affût de la nouvelle sans que cela ne paraisse:

- Et Gordon Ramsay, il est ici, mademoiselle?

- Non, non, il est venu à l'ouverture, c'est tout...

- C'est tout?

- C'est tout, oui...

Vérification faite, il y a un chef en cuisine, qui n'est pas Gordon Ramsay. Il s'agit de Guillermo Russo, qui a gagné la confiance du célébrissime chef écossais et qui lui envoie, j'ai lu ça dans un texte de ma collègue Ève Dumas, toutes les recettes, photos à l'appui, à Londres.

Donc, voyez-vous, M. Gordon Ramsay, en plus d'être un vrai bon chef son Gordon Ramsay dans Chelsea possède ses trois mythiques étoiles du Guide Michelin est une «marque». Peut-être même est-il d'abord et avant tout une marque.

Il peut donc, en plus d'avoir des restos à Dubaï, à New York, à Tokyo, à Paris, prêter son nom à une rôtisserie de l'avenue Laurier. Même s'il n'y met pour ainsi dire jamais les pieds.

C'est de la promotion, quoi: tu te mets copain avec Gordon, tu le convaincs de prêter sa «marque» à ton resto, il met son nom sur la marquise, fait acte de présence pour l'ouverture entre deux voyages dans des villes plus importantes que Montréal, donne des entrevues aux médias locaux pour l'occasion et...

Et c'est tout.

Et il repart vers sa vie de chef colérique et navetteur.

Et il «approuve» des plats, sur la base de photos qu'on lui envoie de Montréal.

Et la cuisine du LGR est gérée par un M. Russo que la clientèle confond probablement avec un bus boy, le poulet est bon mais banal et le saumon a besoin de Prozac, mais ce n'est pas grave: il y a des files d'attente même le mardi parce que, voilà, c'est le resto de Gordon Ramsay, il est connu, tout le monde veut goûter à son génie...

Tu n'as rien compris, m'a dit Miss JetSet, devant mon cynisme habituel. Elle m'a expliqué: «On va au LGR pour dire qu'on y est, sur FourSquare, par exemple. Dire qu'on est allés au Laurier Gordon Ramsay, c'est comme un passage obligé, il «FAUT» y aller, faire partie de la faune «néo bohème outremontoise» qui s'y connait vraiment en matière de «où aller (manger) et être vu...»

Ah, je vois. Faut être vu.

Donc, Miss JetSet, est-ce à dire que...

Que la bouffe n'a rien à voir là-dedans?

Fallait y penser.

***

Constat > La critique culinaire, c'est un métier. Ça s'apprend. Ne suffit pas de savoir manger, de dire ceci est bon, ceci l'est moins. J'ai donc soumis ma critique à notre critique de resto, Marie-Claude Lortie. Sa réaction...

La critique de la critique > Salut Pat, bel effort. Seul problème: t'as oublié de prendre un dessert! Tes lecteurs ne sont pas au régime anti-sucre. Il faut que tu leur parles de la tarte au chocolat, du gâteau aux carottes et du moka, absolument. La moitié d'Outremont a failli faire une dépression en sachant que peut-être elle n'aurait plus droit à ses mokas réchauffés au micro-ondes, vu l'arrivée de Gordon Ramsay. Et la carte des vins, avec ce magnifique cellier, pierre angulaire des nouveautés de la rénovation, elle est comment? Autre chose: en 2011, quand on parle de saumon, il faut dire si c'est du bio, du sauvage du Pacifique ou du saumon d'élevage industriel. D'ailleurs, tu aurais pu nous parler des origines agricoles du poulet aussi. Quand le Laurier a réouvert, on a insisté pour dire qu'on y servirait uniquement du poulet de grain. Mais tu sais que cela ne veut strictement rien dire. Tous les poulets sont nourris aux grains. La question est de savoir s'il mange aussi des farines animales, ce poulet, celles qui transbahutent les prions de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, la vache folle...

LA RÉPONSE DE L'ASPIRANT > Nous avons mangé du dessert! Ce fameux gâteau moka, justement. Je l'ai trouvé sans relief. Mes deux camarades, Mononcle André et Miss JetSet, sont de mon avis. J'ajouterais: un peu sec.