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Parce que moi je rêve...

De quoi sont faits les rêves d'aujourd'hui? Quand on a 20 ans et qu'on a un penchant artistique, on rêve d'être riche et célèbre, de passer à la télé, de faire Star Académie. Si on a 10 ans de moins, on rêve à un iPhone, un iPad et à une montagne de consoles vidéo. Léolo, lui, le gamin de 10 ans dans le film du même nom qui vient d'entrer dans la très louable collection Éléphant (disponible sur Illico) avait un rêve beaucoup plus simple. Il rêvait d'échapper à la famille de fous dont il était issu: une famille avec une longue pratique de maladie mentale dont tous les membres sauf la mère (merveilleuse Ginette Reno) étaient atteints.

Pour fuir sa réalité pauvre, glauque et inculte, Léolo se réfugie dans les mots de l'unique livre de la maison, L'avalée des avalés de Réjean Ducharme, rejetant la filiation avec un père qui lui fait honte pour mieux imaginer qu'il est le fruit de la fécondation de sa mère par une semence sicilienne égarée sur une tomate du marché.

Il y avait foule au Quartier latin mercredi soir pour la projection de la version HD numérisée de Léolo organisée par Marie-Josée Raymond et Claude Fournier qui pilotent Éléphant: des vedettes, des amis de Lauzon et même une ravissante astronaute. Tous sans exception ont eu un choc en revoyant ce chef-d'oeuvre, baroque et douloureusement autobiographique, qui donne une image du Québec à la fois effroyable et d'une poésie fulgurante. «Parce que moi je rêve, moi je ne le suis pas», ne cesse de répéter le petit Léolo qui lutte avec l'énergie du désespoir contre l'implacable travail de sape de son hérédité maudite.

Vingt ans plus tard, Léolo est encore un film qui griffe, qui graffigne et qui fait mal, mais sa force d'évocation est telle qu'elle nous coupe le souffle et nous fait saisir sans l'ombre d'un doute pourquoi Léolo a sa place sur la liste des meilleurs films de tous les temps du Times. S'il y a un film québécois qui transcende notre douleur et nos rêves, c'est celui-là.

À l'autre bout du monde, à une tout autre époque, Marie Cardinal rêvait elle aussi d'échapper à sa famille. Pourtant, dans la maison de ses parents à Alger où elle est née, il y avait des tonnes de livres et des écrivains de passage comme André Gide et Antoine de Saint-Exupéry. Mais le mal de vivre et la souffrance morale de la petite fille, qui deviendra une vedette littéraire avec Les mots pour le dire, est aussi puissante et palpable que celle de Jean-Claude Lauzon. Car la folie la guette, elle aussi, comme en témoigne L'inédit, paru hier sous la forme d'un amalgame de récits et de carnets intimes colligés par ses filles Alice et Bénédicte. En couverture, une magnifique photo de Marie Cardinal prise en 1963 par le grand Robert Doisneau et publiée à la une du Marie-Claire. Et à l'intérieur, le délire structuré d'une femme qui se déteste comme toutes les femmes se détestent un jour, mais en plus fort, en plus incisif, en plus violemment honnête.

Cette femme a beau être une égérie de la littérature féministe, avoir vendu des millions de livres, elle note: «Dès qu'il s'agit de mes rapports à l'Écriture, c'est le constatquotidien de ma médiocrité».

À travers la spirale noire de son autodestruction, Cardinal écrit: «Moi, aiguille à tricoter qui s'enfonce dans le noir pour percer ma propre tête, pour piquer ma vie à mort. Peut-être que je peux ou veux m'empêcher d'écrire, m'empêcher d'être libre. Peut-être que je me sens indigne d'exister.»

Dans ce petit livre qui, à la fin, nous rappelle l'incroyable vie et carrière de Marie Cardinal, sa prose magnifique explose à chaque page et nous fait plonger dans la douleur de cette femme qui est aussi la douleur de toutes les femmes.

Marie Cardinal est morte, aphasique, en 2001; Jean-Claude Lauzon, quatre ans plus tôt, dans un accident d'avion. Leur regard sur le monde fait de lucidité brutale et dépourvu de toute complaisance nous manque.

Pour joindre notre chroniqueuse: npetrows@lapresse.ca




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