Renversant. Vraiment renversant, ce portrait détaillé d'un système de collusion qui a fleuri au coeur de Montréal. Car il s'agit bien d'un système, quoi qu'en dise le président du comité exécutif de la Ville, Michael Applebaum, qui pousse sur la théorie de la pomme pourrie.

Mis à jour le 23 oct. 2012
Michèle Ouimet LA PRESSE

Vendredi, M. Applebaum a dit qu'il était scandalisé par les révélations de l'ingénieur à la retraite Gilles Surprenant, qui a truqué 90 appels d'offres pendant 10 ans pour permettre à des entrepreneurs de s'en mettre plein les poches. Surprenant, 1 employé sur 29 000, a insisté Michael Applebaum. Une pomme pourrie. Le reste? Blanc comme neige.

Lundi, après avoir entendu la suite du témoignage de Gilles Surprenant, plus personne ne peut sérieusement défendre la théorie de la pomme pourrie. Au contraire, l'ampleur de la collusion et de la corruption est renversante.

L'ex-entrepreneur Lino Zambito, recyclé en star de la commission Charbonneau, a dit que les entrepreneurs versaient 3% de la valeur des contrats au parti du maire Tremblay, Union Montréal. Lundi, Gilles Surprenant a corrigé l'information. Ce n'est pas Union Montréal qui recevait l'argent sale, mais le comité exécutif. Une révélation explosive.

Le comité exécutif est composé d'élus, l'équivalent du Conseil des ministres. Le directeur général assiste aux réunions. On touche donc aux élus et au plus haut fonctionnaire de la Ville. L'accusation est grave, mais Surprenant a précisé qu'elle lui venait de son collègue, Luc Leclerc, qui participait également au «système». Leclerc travaillait sur les chantiers, il était donc plus près des entrepreneurs que Surprenant, qui, lui, les rencontrait de temps en temps pour recevoir ses pots-de-vin.

Au comité exécutif, donc. Vague à souhait. Qui? Une seule personne? Deux ou trois? Davantage? On veut des noms, évidemment, mais il faudra attendre le témoignage de Luc Leclerc, car la Commission va probablement le convoquer.

Gilles Surprenant n'était pas seul dans cette «gamique». D'autres fonctionnaires - il en a nommé trois, dont Leclerc - participaient à la collusion, sans oublier son supérieur immédiat, Yves Themens, qu'il a nommé à plusieurs reprises. Il a aussi prononcé le nom de deux autres patrons, dont Robert Marcil, qui a démissionné en 2008 quand ses liens avec l'entrepreneur Joe Borsellino ont été rendus publics. Borsellino l'avait invité en Italie. Il a obtenu plusieurs contrats de la Ville et, selon Surprenant, il faisait partie de la clique d'entrepreneurs qui faisaient la pluie et le beau temps sur les chantiers de Montréal.

Ce n'est pas tout. Surprenant a fréquenté à deux reprises le chef présumé de la mafia, Vito Rizzuto. Incroyable. Un film. Un mauvais film. Il a passé une semaine en République dominicaine avec un entrepreneur, Tony Conte, Luc Leclerc et Rizzuto. C'est Conte qui a payé. Surprenant a revu Rizzuto lors d'une partie de golf à Terrebonne. Il était à tu et à toi avec Rizzuto. La mafia. Lui et Leclerc. Imaginez.

Surprenant a fait des voyages - Cuba, Mexique, République dominicaine - avec des entrepreneurs, il a joué au golf, reçu des bouteilles de vin, des billets de spectacle et de hockey. ll était invité à des soupers, où il voyait parfois jusqu'à une dizaine d'employés de la Ville. Un copinage qui en dit long sur l'absence d'éthique de certains fonctionnaires qui avaient les deux mains dans les contrats.

Hier, Surprenant a utilisé souvent le mot «système». Il n'y avait aucun doute dans son esprit, un système existait bel et bien. Pas une pomme pourrie, mais des pommes pourries. Organisées.

Beaucoup, beaucoup de pommes pourries, car à côté de tous les noms lancés par Zambito et Surprenant, il faut en ajouter d'autres: Frank Zampino, ex-président du comité exécutif de la Ville, homme de confiance de Gérald Tremblay pendant des années, accusé en mai de fraude, de complot et d'abus de confiance dans une histoire de contrat. Zampino n'était pas seul. L'ancien chef de cabinet de Tremblay, Martial Fillion, a aussi été accusé, ainsi que Bernard Trépanier, ex-directeur du financement du parti du maire, Union Montréal.

Il faut aussi ajouter à cette liste, qui commence à être drôlement longue, le nom de Benoit Labonté, ex-membre du comité exécutif de Tremblay, qui a donné une entrevue spectaculaire à Radio-Canada à la veille des élections de 2009. Il avait alors dénoncé l'existence d'un «système»: le parti du maire, avait-il dit, reçoit 3% de la valeur des contrats. Tout le monde avait été renversé par ces déclarations-choc. Plusieurs avaient douté de leur véracité. Trois pour cent, le même chiffre que Zambito et Surprenant. Tiens, tiens.

Pendant ce temps, hier, à l'hôtel de ville, le parti du maire Tremblay a déposé plusieurs motions au conseil municipal, dont une qui demandait à la commission Charbonneau de remonter jusqu'en 1994 pour couvrir les années où Pierre Bourque dirigeait Vision Montréal, actuel parti de Louise Harel. La motion accusait Vision Montréal de blanchiment d'argent. Elle a été retirée.

La deuxième félicitait l'administration Tremblay pour ses efforts dans la lutte contre la corruption et la collusion. Elle a été adoptée.

Mais de qui rit-on, au juste?