Lesujet a toujours été tabou. En entrevue, les premiers ministres Lucien Bouchard, Bernard Landry et Jean Charest n'ont jamais voulu se prononcer sur le financement des écoles privées. Ils chassaient la question d'un geste agacé de la main.

Mis à jour le 18 oct. 2012
Michèle Ouimet LA PRESSE

L'école privée financée par l'État est une vache sacrée; ses privilèges semblent intouchables, immuables. En 2010, la ministre de l'Éducation, Line Beauchamp, a ouvert une porte, une toute petite porte, en déclarant qu'elle était prête à «bousculer» les écoles privées pour qu'elles intègrent davantage d'élèves en difficulté, les EHDAA pour utiliser un terme technique. Une première brèche.

La semaine dernière, la toute nouvelle ministre de l'Éducation, Marie Malavoy, a administré un électrochoc en déclarant que les écoles privées devront abandonner leurs examens d'admission si elles veulent conserver leurs subventions. Fini, la sélection. Dorénavant, le privé devra accepter tous les élèves, peu importe leurs notes ou leur comportement. Mais le gouvernement devra changer la loi. Les libéraux et les caquistes imposeront leur veto. Hier, Pauline Marois a pratiquement désavoué sa ministre en disant qu'elle n'avait pas l'intention de couper les subventions «à ce moment-ci» et que ce n'était qu'une «hypothèse». Les changements proposés ont peu de chances d'aboutir. N'empêche, le débat est lancé.

La ministre Malavoy a parlé d'une «petite révolution», mais pour les écoles privées, c'est plus qu'une «petite révolution», c'est un séisme qui ressemble à la fin du monde, la fin de leur monde où le gouvernement verse sans sourciller de généreuses subventions qui couvrent 60% du coût d'un élève.

Les politiciens se sont toujours mis la tête dans le sable. Ils ont engraissé ce système à deux vitesses, privé-public, sans se poser de questions, refusant de voir son effet débilitant sur l'école publique. L'école privée, surtout au secondaire, prend de plus en plus de place. En 1973, seulement 8% des élèves fréquentaient une école secondaire privée au Québec. Aujourd'hui, ce chiffre dépasse les 20%. À Montréal, le phénomène est plus marqué et la crise de confiance envers l'école publique, plus aiguë. Environ le tiers des élèves fréquentent une école secondaire privée. Un élève sur trois. Cet écrémage plombe l'école publique, qui se retrouve avec les cas lourds, tout en étant privée des élèves les plus brillants.

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Marie Malavoy a donc ouvert une autre brèche, plus sérieuse cette fois-ci, car elle touche le coeur des écoles privées: la sélection. Sauf qu'elle attaque le problème par le mauvais bout. Et elle ne règle rien. Au contraire, elle risque de créer encore plus d'aberrations, car elle maintient les écoles privées, mais en les émasculant. Déjà, le système a trois vitesses: écoles privées, écoles publiques à vocation particulière qui trient les élèves, parfois de façon féroce, et écoles publiques «ordinaires», des écoles faibles qui héritent des cas les plus difficiles, victimes du double écrémage effectué par le privé et le public.

Les écoles privées n'auront plus le droit de faire de sélection, mais le public, lui, pourra. C'est aberrant et injuste. Loin de moi l'idée de pleurer sur le sort du privé, mais imposer un tel corset n'a pas de sens.

Le Parti québécois veut aussi demander au privé d'accepter davantage d'élèves en difficulté. Pour l'instant, le privé s'en sort bien. Trop bien. Les chiffres sont éloquents. En 2003, 14,8% des élèves du public éprouvaient des difficultés, comparativement à 2,5% au privé. Huit ans plus tard, le nombre de EHDAA grimpait à 20,1% au public, alors que le privé, lui, montait d'un microscopique 0,1%, pour s'établir à 2,6%.

Le privé est prêt à accepter davantage de EHDAA, mais à la condition qu'il ait droit au financement qui y est rattaché. Comme au public. Demander au privé d'augmenter sensiblement le nombre d'élèves en difficulté n'est pas simple. Il n'a pas développé d'expertise, contrairement au public. Exiger un tel effort du privé sans lui donner les moyens reviendrait à faire de l'intégration sauvage.

Ce que la ministre propose, c'est du bricolage à la petite semaine: on élimine les examens d'admission, on exige une plus grande intégration des élèves en difficulté en pensant amener davantage d'équité, mais on ne fait que maintenir deux systèmes, privé et public, avec des règles compliquées qui ne suivent aucune logique. Si le privé ne peut plus sélectionner ses élèves et doit ouvrir toutes grandes ses portes aux cas lourds, pourquoi les parents continueraient-ils de payer 2000$ par année? Le PQ veut tuer à petit feu l'école privée en la vidant de son essence.

Le problème, c'est la coexistence de deux systèmes, le privé cannibalisant le public. Il n'y a qu'une solution: abolir les subventions à l'école privée. Le gouvernement pourrait donner cinq ans au privé pour qu'il s'adapte ou se convertisse au public. Et le public aurait le temps d'absorber tous ces nouveaux élèves qui atterriraient dans sa cour.

C'est la seule façon de rétablir la santé mentale du système d'éducation et d'en finir avec cette schizophrénie aberrante. Pauline Marois connaît parfaitement la dynamique malsaine entre le privé et le public, car elle a déjà été ministre de l'Éducation. Aura-t-elle le courage d'abolir les subventions au privé ou fera-t-elle comme ses prédécesseurs en se mettant la tête dans le sable? Car on ne parle pas ici d'une «petite révolution», mais d'une vraie révolution.

Pour joindre notre chroniqueuse: michele.ouimet@lapresse.ca