Monique Leyrac a toujours farouchement protégé sa vie intime. Il a fallu la ténacité et l'audace de François Dompierre pour la convaincre d'ouvrir enfin le portail de son jardin secret. Le résultat donne un passionnant portrait brossé avec beaucoup de tendresse.

Publié le 8 avr. 2019
MARIO GIRARD LA PRESSE

Le compositeur François Dompierre faisait un jour ses emplettes dans une épicerie de Sutton lorsque son chariot est entré en collision avec celui d'une autre cliente. « Vous ne pouvez pas faire attention ? » lui lance la dame. Puis tout à coup, la même voix ajoute : « Ah ! François, j'ai failli être désagréable ! »

La dame, c'était Monique Leyrac. Elle venait de reconnaître celui avec qui elle avait travaillé des années plus tôt. Une invitation à dîner n'a pas tardé. « Monique est venue seule à la maison, un soir. Il était rendu tard. On avait bu quelques verres de vin. J'ai insisté pour qu'elle chante un peu. Elle a refusé. Puis, je me suis mis au piano et j'ai commencé à jouer les premières mesures de Pour cet amour. Elle s'est levée, s'est approchée de moi et s'est mise à chanter. Ma blonde et moi pleurions comme des enfants. »

En effet, le moment a dû revêtir un caractère unique, quasi solennel. Car après une carrière riche et florissante, Monique Leyrac a abruptement dit adieu à la chanson. « Je veux que les gens se souviennent d'une bonne chanteuse, pas d'une vieille chanteuse », plaide-t-elle. Avant une retraite entière, elle a cependant continué à fréquenter son autre grand amour, le théâtre (certains se souviennent encore de sa performance dans Le voyage du couronnement de Michel-Marc Bouchard, en 1995).

C'est lors de cette soirée mémorable, qui a eu lieu il y a cinq ans, que François Dompierre a eu l'idée d'écrire un livre sur la vie de Monique Leyrac. « Elle a d'abord dit non, dit-il. Puis j'ai senti que c'était un non qui voulait dire oui. »

Une vingtaine de rencontres entre l'interprète et le compositeur ont été nécessaires pour l'écriture de Monique Leyrac - Le roman d'une vie que François Dompierre lance cette semaine. 

« J'ai voulu faire un livre romancé. Mais à un moment, Monique m'a dit : "Romancé, je veux bien, mais tu vas voir que ma vie est plus intéressante qu'un roman." »

- François Dompierre

De la petite Monique Tremblay à la grande Monique Leyrac (nom qu'elle découvre et choisit en lisant le courrier du coeur de La Presse), François Dompierre fait défiler sous nos yeux les grands moments de cette artiste accomplie. Sa rencontre avec la France (pays où elle vivra durant de nombreuses années avec son mari Jean Dalmain), ses succès à la radio, au théâtre et, bien sûr, à la chanson, tout cela est délicieusement raconté.

Si Dompierre n'avait pas fait preuve d'acharnement, ce livre aurait très bien pu ne pas voir le jour. « Durant le processus, elle s'est lassée. Elle a lu des passages qu'elle n'aimait pas... Ça l'empêchait de dormir. Elle m'a demandé d'arrêter ça. » Pendant de nombreux mois, le manuscrit est resté en plan. Puis, un jour, Monique Leyrac a téléphoné à François Dompierre. « Alors François, on en est où avec ce livre ? »

Dompierre a repris le projet avec l'aide de la fille de Monique Leyrac, Sophie. « Elle m'a fait recommencer le livre trois fois, dit-il. Mais en même temps, comme c'est une fille intelligente et que je comprenais bien qu'elle savait de quoi elle parlait, je lui faisais confiance. »

« Une naturelle pur jus »

Monique Leyrac a été une énorme vedette de la chanson. Sa fougue combinée à une grande maîtrise vocale ont fait d'elle une interprète incomparable. « Il faut voir le triomphe qu'elle a eu à Sopot, en 1965, le soir où elle a remporté le Grand Prix avec Mon pays de Vigneault. C'est grandiose, ça te donne des frissons. »

PHOTO MICHEL GRAVEL, ARCHIVES LA PRESSE

Monique Leyrac, en 1977

Avec Pauline Julien et Renée Claude, Monique Leyrac forme une sorte de « Sainte Trinité ». Ces trois interprètes sont (avec Lucille Dumont) les premières femmes de la chanson québécoise à avoir endossé un répertoire conçu chez nous. Leclerc, Vigneault, Léveillé, Ferland et Gauthier verront quelques-unes de leurs chansons magnifiées par ces voix.

Même s'il a travaillé avec les trois, même s'il a une admiration sans bornes pour les trois, Dompierre reconnaît avoir un faible pour Monique Leyrac. « Monique était la meilleure, dit-il. Pauline était une très grande interprète, mais elle ne savait pas chanter. C'était une mauvaise chanteuse, mais sur scène, elle prenait toute la place. Renée était une chanteuse fabuleuse, mais elle était réservée sur scène. Monique avait les deux. C'était une grande chanteuse et une grande actrice. »

François Dompierre insiste beaucoup dans son livre sur le caractère autodidacte du parcours de Monique Leyrac. Celle qui a chanté sur les plus grandes scènes européennes, au Carnegie Hall ou chez Ed Sullivan, n'a pas fréquenté les grandes écoles de musique. « C'était une naturelle, pur jus », dit-il.

Ses débuts sont d'ailleurs dignes d'un scénario de film. Dompierre raconte qu'elle était au Faisan Doré un soir, sans doute pour y voir Jacques Normand, dont elle était amoureuse. La chanteuse prévue au programme a dû précipitamment se rendre à l'hôpital. Voyant cela, le gérant a demandé à Monique Leyrac de la remplacer au pied levé.

« Elle se plante sur scène, raconte François Dompierre. Le public est évidemment déçu de ne pas voir la vedette annoncée. Elle se met à chanter et un silence s'établit dans la salle. Ce fut un si beau moment qu'elle a continué. »

Dans les années 70, Monique Leyrac a présenté en tournée un spectacle inspiré des poèmes d'Émile Nelligan. Accompagnée par les pianistes Denis Larochelle et Yvan Ouellette (qui interprétaient les musiques d'André Gagnon), elle dit et chante avec passion les vers du poète. Un disque magnifique témoigne de ce grand moment qui a marqué l'histoire des arts de la scène au Québec.

« Elle a été la première à faire des performances, dit François Dompierre. Elle imaginait tout. Il faut se souvenir qu'elle est à l'origine de la carrière de Luc Plamondon [il lui a écrit des chansons sur des airs de compositeurs classiques]. Elle a joué au théâtre au TNM et en tournée en France. » 

« C'est une artiste totale. Cette femme est un ovni. »

- François Dompierre, parlant de Monique Leyrac

Quand François Dompierre décrit Monique Leyrac, les superlatifs pleuvent. Mais l'homme sait aussi évoquer ses travers. « Elle a tout un caractère, dit-il. Avec les musiciens, elle était à la fois la carotte et le bâton. Elle pouvait être impitoyable. La première fois que Jean Marchand a joué avec elle, il a accepté d'apprendre l'accordéon, car elle voulait de cet instrument dans une chanson. Le soir de la première, il s'est trompé. Le lendemain, elle lui a dit que c'était fini, l'accordéon. En même temps, elle peut être d'une extrême gentillesse et générosité. »

Aujourd'hui âgée de 91 ans, Monique Leyrac se remet doucement d'un AVC survenu l'an dernier. Fidèle à son habitude, elle se tient loin des micros et des caméras. Les souvenirs, elle préfère les cultiver au fond d'elle. Pour leur floraison, elle fait confiance à ses amis musiciens.

Monique Leyrac - Le roman d'une vie

PHOTO JEAN-YVES LÉTOURNEAU, ARCHIVES LA PRESSE

En compagnie de Gilles Vigneault, en 1965

François Dompierre

Éditions La Presse

304 pages

IMAGE FOURNIE PAR LES ÉDITIONS LA PRESSE

Monique Leyrac - Le roman d'une vie, de François Dompierre