Cette année, aucun président d'honneur ne claquera spectaculairement la porte du festival Montréal en lumière, comme ce fut le cas l'an dernier. Cela pour une raison bien simple: il n'y en aura pas.

Publié le 11 déc. 2013
Marie-Claude Lortie LA PRESSE

Le festival célèbre ses 15 ans sans président. Sans région en vedette non plus, comme il le fait pourtant depuis ses débuts. Sans grande commandite spectaculaire. Sans supervedette internationale, à part deux étoiles de la relève, le Belge Kobe Desramaults, d'IndeWulfe, et Bertrand Grébaut, de Septime à Paris, qui vont cuisiner respectivement aux 400 Coups et chez Pullman.

Bref, le festival lancé il y a 15 ans avec le mythique Paul Bocuse à sa proue prépare une édition anniversaire terre à terre.

Personne ne s'en cache au festival, qui a lieu cette année du 20 février au 2 mars: cela n'est pas nécessairement un choix et on espère que l'an prochain, on reprendra comme avant, avec présidence d'honneur et représentation régionale.

Mais clairement, en attendant, les moyens ont manqué pour inviter les grands étoilés, qui sont demandés partout dans le monde, sollicités par d'autres festivals très prestigieux ou alors des organismes de promotion touristique prêts à les dédommager grassement et à les faire voyager plus que confortablement, eux et leur brigade.

Cette année encore, plus que jamais, Montréal en lumière ne sera pas le Gastronomika (San Sebastian), ni le Mad (Copenhague), ni le Mistura (Lima), ni le Semana Mesa (São Paulo) du Canada. Ça ne sera pas l'événement incontournable qui fera rêver les rédacteurs gastronomie d'Europe, d'Australie ou d'Amérique latine d'un fabuleux voyage à Montréal.

Oui, le rendez-vous fera probablement grimper les statistiques touristiques durant les deux semaines que dure le festival, ce qui est déjà très bien, direz-vous, puisque, après tout, plus de la moitié des clients sont des touristes - des gens qui habitent à plus de 80 km de Montréal et qui passent au moins une nuit à l'hôtel, dont une majorité vient de l'extérieur de la province.

Et 25 millions de retombées économiques - le chiffre que fournissent les organisateurs du festival -, ce n'est pas rien, sachant que les subventions publiques de départ sont de 2,2 millions en tout.

Cela dit, on ne parle pas d'un événement qui positionne la métropole sur la carte du monde de la gastronomie. Pourtant, cela serait faisable. Mistura, par exemple, ce festival qui se tient dans la plus improbable des nouvelles capitales gastronomiques, est devenu un point de départ, un véritable moteur pour Lima en attirant à la fois la population en général, les vedettes étoilées du monde entier et les journalistes de partout. Quand on y va, on croise autant des géants comme le chef français Alain Ducasse que des milliers et des milliers de personnes qui prennent littéralement d'assaut les événements populaires. Rien à voir avec Montréal en lumière, ou alors ce serait sur les stéroïdes. Et c'est sans parler du chef organisateur, Gaston Acurio, qui a pratiquement un statut de rock star dans sa ville.

Bref, Montréal, comparé à tout ça, se la jouera discrète en février.

Mais est-ce vraiment grave, direz-vous?

Oui et non.

Non, parce que le modèle de Montréal en lumière est unique et qu'il ne peut être comparé à d'autres festivals. Ça n'a jamais été une sorte de marché populaire ni de congrès destiné essentiellement aux restaurateurs, chefs, futurs chefs et journalistes. Le modèle a toujours visé d'abord et avant tout le public des restaurants. «Le but premier du festival, ç'a toujours été de faire sortir les gens au resto en plein mois de février», explique Jacques-André Dupont, directeur général de l'événement. Avant que le festival n'existe, le mois était totalement creux. Aujourd'hui, pendant les semaines du festival, c'est souvent plein.

Bref, le festival a toujours été là d'abord et avant tout autant pour faire voyager les Montréalais dans leur propre ville que pour faire voyager les gens vers Montréal.

La programmation de cette année, pilotée notamment par le chef Jean-Pierre Curtat, qui compense par le nombre et l'originalité des événements le peu d'invités émérites, illustrera clairement ce penchant, qui est dans l'ADN du volet gastronomique du festival depuis le début.

Cela dit, Montréal mérite-t-il un événement de plus haut calibre?

Oui.

C'est sûr.

Montréal mérite un rendez-vous gastronomique où la notoriété des invités-vedettes est équivalente à celle des musiciens qui viennent au Festival de jazz ou aux FrancoFolies. Montréal mérite un évènement charnière, peu importe quand durant l'année - mais peut-être que le temps des sucres serait plus propice que février -, où il faut être parce qu'une masse critique de chefs, de penseurs, de chercheurs, de gens qui réfléchissent à l'alimentation et qui font la gastronomie sont là.

Pourquoi?

Parce que ces élites sont influentes et aident les villes à se positionner sur la carte gastronomique, point de départ de tout un rayonnement économique et culturel.

Ce ne sont pas les foules qui ont fait de Mugaritz, Arzak ou Azurmendi des locomotives touristiques et donc économiques pour le pays basque. Idem pour Noma à Copenhague ou l'Osteria Francescana à Modène. Ce sont des connaisseurs en tous genres qui se sont retrouvés dans ces villes et qui ont adoré ces tables et qui en ont parlé et reparlé, tels ces efficaces «influenceurs» décrits dans le fameux livre de marketing The Tipping Point de Malcolm Gladwell.

Et c'est de ce buzz que profitent aujourd'hui ces villes en entier. Le chef Bottura est devenu le Modénais le plus connu, pourtant dans la ville de Ferrari. Noma a fait augmenter à lui seul le tourisme de 14% à Copenhague. Et en organisant le symposium Mad, fréquenté par les influenceurs, Noma s'assure de pouvoir déployer sa créativité, annuellement.

Montréal a d'excellents restaurants et des chefs très dynamiques et créatifs qu'il faut encourager, qu'il faut montrer. Pour faire exploser ce potentiel, il faut les exposer. Il faut les exposer aux influences d'ailleurs, il faut les exposer à la critique constructive et à l'appréciation de gourmets venus de partout. Bref, il faut des événements de brassage d'idées comme un festival qui met la barre haut et qui transforme toute la ville en vitrine.

Est-ce Montréal en lumière? Ou est-ce autre chose?

À voir.