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Les soldats de Djemila

Les soldats d'Allah à l'assaut de l'Occident, de Djemila Benhabib, est un brûlot catastrophiste sur l'Islam, écrit par une musulmane. À regarder Mme Benhabib à l'émission Tout le monde en parle dimanche, on serait pourtant porté à croire que sa thèse sur la pernicieuse marche québécoise vers la tolérance de l'islamisme radical relève de la vérité pure et incontestable.

Pourquoi? Parce que l'auteure controversée a ni plus ni moins profité d'une tribune libre à la télévision publique, devant 1,5 million de téléspectateurs, pour faire la promotion d'un essai qui accuse la Fédération des femmes du Québec et autres Québec solidaire d'être «infiltrés» par des islamistes.

Et qui prétend, entre autres choses, que la commission Bouchard-Taylor a servi de «tremplin extraordinaire aux islamistes pour travailler l'opinion publique» québécoise. Rien que ça. Le grand complot islamiste dans nos chaumières. Excusez du peu. Et moi qui croyais que la commission avait servi de tremplin aux islamophobes.

Y avait-il le moindre spécialiste sur le plateau de Tout le monde en parle pour contredire l'auteure? Le moindre «idiot utile», comme elle qualifie une certaine gauche québécoise, pour se défendre de ses accusations? Bien sûr que non. Pourquoi risquer de susciter un débat lorsqu'on peut, par de subtils acquiescements, ne pas déroger à la complaisance de bon ton?

L'animateur Guy A. Lepage a servi à son invitée des balles molles directement sur le marbre, avec de petits bonds comme au soccer-baseball, pour qu'elle puisse manoeuvrer à sa guise. Il s'est contenté de livrer en pâture, en guise de maigre opposition, une chronique du collègue Patrick Lagacé, vite tournée en dérision.

«Bravo Madame!», a alors lancé le comédien Michel Dumont, à qui je suggère la lecture de ce pamphlet alarmiste. Pas sûr qu'il se félicitera ensuite de son enthousiasme spontané. Ni, du reste, tous ceux qui, formant le tribunal populaire que l'on sait, ont applaudi dans la foulée. Évidemment, quand on ne nous présente qu'un côté de la médaille...

Je suis très souvent en désaccord avec mon ami Lagacé, mais j'aurais pu signer sa chronique sur Les soldats d'Allah. J'aurais sans doute à mon tour été accusé par l'auteure de manquer de «probité» et d'un «minimum de connaissances». «On s'attend à un argumentaire solide», a-t-elle dit du texte de Lagacé, pour mieux le discréditer. Remarque délicieusement ironique, tellement son propre livre est un bazar de sophismes.

L'animateur de Tout le monde en parle aurait pu profiter de ces nouvelles accusations pour creuser le sillon de la chronique de Patrick. Et pour remettre en question certaines affirmations de l'auteure. Il a préféré laisser entendre, par son silence impuissant, et par l'applaudimètre de son public, que le point de vue de Lagacé était isolé et marginal. Quantité négligeable.

Pourquoi demander «Quelles preuves avez-vous des accointances islamistes que vous dénoncez?» quand on peut demander «Qui sont les Frères musulmans?» Que je sache, Guy A. Lepage n'anime pas la version télévisuelle de Quelques arpents de pièges.

Je ne reproche pas son essai à Djemila Benhabib. Elle a le droit, dans des limites qu'elle connaît, de lancer des accusations «d'alliances objectives» de groupes de gauche québécois avec l'Islam radical. À chacun de juger, s'il le veut, du sérieux de sa thèse de 295 pages.

Je reproche en revanche à Tout le monde en parle de traiter d'un sujet aussi controversé avec autant d'insouciance. En omettant de préciser qu'il s'agit de propos controversés d'une auteure qui accuse la ministre de la Condition féminine libérale, Christine St-Pierre, comme la chef de Québec solidaire, Françoise David, de banaliser le port du voile.

C'est l'opinion d'une auteure, dont la famille a vécu la répression d'un régime islamiste en Algérie, à prendre avec une bonne poignée de sel dans le contexte québécois. Pas une évidence que l'on cautionne en silence, sans mise en contexte.

Donner du temps d'antenne à l'auteure d'un ouvrage qui instrumentalise l'Islam, c'est déjà un choix. Une prérogative d'animateur, d'émission, de diffuseur. Mais c'est aussi une responsabilité. Djemila Benhabib est une femme intelligente, éloquente, qui a dû savourer sa chance de pouvoir ainsi profiter, aussi librement, sans opposition aucune, d'une tribune aussi importante. La moindre des choses eût été de lui poser une ou deux questions difficiles. Sinon d'inviter quelqu'un qui puisse les poser. Un «agitateur enflammé» comme Amir Khadir, par exemple.

Je le répète: on peut être d'accord ou pas avec la thèse de Mme Benhabib. Mais pour s'en faire une idée propre et véritable, fondée sur autre chose que des préjugés, il faut en connaître les zones d'ombre, contestables et contestées. Il m'a semblé assez paradoxal d'entendre l'auteure se plaindre de l'absence de «connaissances» d'un journaliste, devant un intervieweur qui ne semblait pas armé pour réfuter ses généralisations.

Qu'il s'en décharge ou pas, Guy A. Lepage anime une émission dont l'influence est immense. S'il veut - et il semble le vouloir - se servir de sa tribune pour s'attaquer à des sujets d'intérêt social, il a l'obligation, me semble-t-il, de le faire avec la rigueur d'une émission d'affaires publiques. Sinon, il court le risque d'être manipulé, et de manipuler, même inconsciemment, l'opinion publique. N'est-ce pas ce que dénonce Djemila Benhabib?




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