Déprimés, les Français? C'est peu dire, si l'on en croit les résultats d'un sondage... déprimant que publiait récemment Le Monde.

Lysiane Gagnon LA PRESSE

On savait déjà que les Français sont les plus grands consommateurs d'antidépresseurs en Europe, mais qui aurait soupçonné qu'ils ont une vision aussi sombre d'eux-mêmes et du monde qui les entoure?

Ainsi, ils sont 78% à dire qu'«on n'est jamais trop prudent quand on a affaire aux autres», 82% à dire que les politiciens «agissent dans leur intérêt personnel», et 72% à dire que « [leurs] idées ne sont pas bien représentées»... cela, dans un pays où il existe une myriade de partis politiques!

La presque totalité, soit 90%, croit que le rayonnement culturel et la puissance économique de leur pays ont décliné depuis dix ans; une bonne majorité de 55% estimant même que la France, sur ces plans, a «beaucoup» décliné.

On se pince. La France est la cinquième puissance économique mondiale! C'est extraordinaire pour un pays relativement petit en termes de population. Quant à l'aura artistique et intellectuelle, il est vrai que la France a perdu sa suprématie d'antan, mais ce recul-là n'est plus ressenti, car il remonte à la Deuxième Guerre mondiale!

Toujours selon ce sondage d'Ipsos, 61% des Français croient que «la mondialisation est une menace pour la France»... alors qu'en réalité, l'industrie française est l'un des fers de lance de la mondialisation!

Carrefour est le plus gros groupe international de la grande distribution, juste après Wal-Mart! Il n'y a pas un secteur où la France n'est pas représentée parmi les plus gros acteurs de la mondialisation, d'Axa à L'Oréal en passant par Total ou Michelin. Les vilains rouleaux compresseurs de la mondialisation, ce sont aussi les Français!

Précisons ici que ces derniers sont frappés par une forte vague de délocalisations. Les usines ferment parce que les coûts de production sont trop élevés en France... mais elles s'installent ailleurs. Autrement dit, l'entreprise française se porte bien... surtout, hélas, quand elle déménage hors du pays.

Plus que jamais repliés sur eux-mêmes, les Français se méfient aussi de l'Europe... dont 65% voudraient voir les pouvoirs de décision limités.

Ce tableau de la France actuelle présente de fortes analogies avec le Québec, terre de descendants directs de Français: même cynisme politique, même culte du «principe de précaution», même rejet instinctif de tout ce qui pourrait représenter un risque infinitésimal, même mépris de l'argent, dont 82% des Français, incluant 69% des partisans de l'UMP, pensent qu'il «a corrompu les valeurs traditionnelles de la société française». (Mais 71% ne dédaigneraient pas d'en gagner beaucoup!).

Cette mauvaise humeur ambiante pourrait-elle faire le lit d'un parti populiste autoritaire? Ainsi, 87% des Français (incluant 70% des socialistes!) pensent qu'«on a besoin d'un vrai chef pour remettre les choses en ordre», 70% qu'il y a «trop d'étrangers en France» et 55% que «les immigrés ne font pas d'effort pour s'intégrer».

La grande menace: l'Islam... que les trois quarts des Français, incluant 59% des électeurs du PS et 67% de ceux du Front de gauche, considèrent «incompatible avec les valeurs de la société française».

Faute d'analyser les causes profondes du «déclinisme», il est impossible de prédire où cet état d'esprit pourrait mener la France. Il faut aussi noter que l'insatisfaction, chez les peuples comme chez les individus, peut découler d'un niveau d'attentes trop élevé. Les Français, comme bien d'autres Occidentaux, estiment que le bonheur leur est dû. Les enfants gâtés que nous sommes tous supportent moins bien les frustrations que les vrais démunis.