HEC Montréal, une école de gestion affiliée à notre plus grande université francophone, offrira dès septembre un programme de maîtrise entièrement en anglais, lequel s'ajoutera à son MBA in English only et à d'autres programmes bilingues ou trilingues.

Lysiane Gagnon LA PRESSE

Pour les nostalgiques et les ploucs, il y aura aussi un bac et une maîtrise en français.

L'idée est d'attirer plus d'étudiants internationaux, les Indiens et les Chinois notamment.

Cou'donc, est-ce que La Presse ne devrait pas publier en anglais? Elle centuplerait son tirage, elle serait lue à Londres, à Pékin, à Delhi!

Interrogée par Le Devoir, la directrice des communications de HEC se veut rassurante. «Ces étudiants-là (inscrits à la maîtrise in English only) n'échappent pas complètement au français [sic]. Ils vont à la cafétéria manger du pâté chinois, et non du «chinese pate».

Ainsi, pendant que HEC les confirmera dans la conviction que l'anglais est l'unique langue des affaires, les étudiants étrangers découvriront la gastronomie du terroir. Il ne leur manquera plus qu'une visite organisée à la cabane à sucre, histoire de leur montrer de quoi ont l'air les «natives» !

Deux profs de Laval, MM. Claude Simard et Claude Verreault, lançaient hier, dans une lettre ouverte au Devoir, un cri d'alarme fort bienvenu.

«L'esprit de concurrence qui hante nos universités, écrivent-ils, conduit à ce triste dérapage: une grande université francophone du Québec se lance aveuglément dans l'enseignement en anglais, oubliant sa mission fondamentale de faire rayonner la langue française dans tous les champs du savoir, y compris l'administration et le commerce... L'anglais deviendra un critère de recrutement aussi important, voire plus important, que le français, et l'on se retrouvera avec des professeurs incapables d'enseigner en français.»

À ce compte-là, pourquoi l'Université de Montréal n'angliciserait-elle pas ses facultés de médecine et de sciences pures? L'anglais n'est-il pas la langue commune des scientifiques du monde entier? Plus d'étudiants étrangers! Plus d'argent! Plus de retombées internationales!

On dira que partout, y compris en France, les «business schools» fonctionnent entièrement ou partiellement en anglais. C'est vrai. On dira que l'apport d'étudiants étrangers, en particulier ceux de pays aussi dynamiques que la Chine ou l'Inde, constitue un atout considérable pour une université. C'est vrai. On dira que HEC, pour entrer en compétition avec les meilleures écoles de commerce, doit suivre le courant. C'est peut-être vrai.

Mais n'y a-t-il pas autre chose, dans la vie d'un peuple, que la gloire et le profit? Si l'on emprunte la voie tracée par HEC, on trouvera dans tous les cas de très bonnes raisons pour faire passer l'anglais avant le français.

C'est une chose que de vouloir que les Québécois apprennent l'anglais. C'en est une autre que d'angliciser nos institutions. Il y a à Montréal deux universités anglophones, McGill et Concordia. C'est là qu'on devrait aller si l'on veut étudier en anglais. Pourquoi les universités francophones renonceraient-elles à leur langue et à leur histoire pour leur faire concurrence?

Hélas, rongés par le clientélisme - une maladie très répandue dans nos universités - les dirigeants universitaires ont «perdu leur âme», écrivent MM. Simard et Verreault, qui reviennent au passage sur l'allusion au pâté chinois: «L'image est ahurissante: d'un côté, l'anglais, langue du savoir et du prestige; de l'autre, le français, langue de la bouffe et de la trivialité.»

HEC a-t-elle pour mission de faire progresser la langue anglaise à travers le monde? Sa mission ne devrait-elle pas être, comme le disent nos auteurs, de se tourner vers «la francophonie d'Europe, d'Amérique, d'Afrique et d'Asie en se présentant comme une école de gestion francophone de renommée mondiale» ?