Robert Godin venait tout juste de descendre de l'avion qui le ramenait du Salon de la musique de Francfort lorsqu'il m'a accueilli hier en début d'après-midi au siège social de Guitares Godin à Baie-D'Urfé. Son séjour à Montréal sera de courte durée, car il repart la semaine prochaine au Japon, pays qu'il sillonnera durant un mois pour y donner une série de conférences.

JEAN-PHILIPPE DÉCARIE LA PRESSE

« Après ça, je suis pris de l'automne jusqu'au printemps pour faire le tour de l'Europe, là encore pour donner des conférences et des ateliers. Les demandes n'arrêtent pas », m'explique l'entrepreneur mélomane.

À 70 ans, le fondateur de Guitares Godin a beau avoir cédé tout récemment la propriété et la direction de l'entreprise à ses fils Simon et Patrick, il continue d'être constamment sollicité pour donner des séminaires où il décortique tous les détails de la fabrication d'une guitare et livre des conseils aux guitaristes afin qu'ils découvrent l'instrument qui leur conviendra le mieux.

Parce que des guitares, Robert Godin en a fabriqué des millions, depuis qu'il a cofondé la marque Norman au début des années 70 à La Patrie et par la suite Guitares Godin, qui s'est imposé au fil des ans comme le plus important manufacturier de guitares en Amérique du Nord, avec plus de 450 modèles différents.

Aujourd'hui, Guitares Godin fabrique annuellement plus de 200 000 guitares dans ses six usines de La Patrie (avec trois sites de production), Princeville, Richmond et Berlin, au New Hampshire.

Plus de 700 employés sont mobilisés sur deux quarts de travail, sept jours sur sept, pour produire des instruments de haute qualité et satisfaire la demande mondiale... sans y parvenir.

« On est sold-out un an à l'avance. On a beaucoup automatisé la production en implantant des équipements numériques. On a installé une vingtaine de robots, mais il nous manque de main-d'oeuvre dans chacune de nos six usines », déplore Robert Godin.

Une vie en accord avec la guitare

La vie de Robert Godin a toujours tourné autour de la guitare et cette vie n'a surtout pas été banale, puisqu'elle vient de faire l'objet d'un livre, L'homme derrière les guitares Godin, publié aux Éditions de l'Homme, qui sera lancé officiellement la semaine prochaine.

Robert Godin a commencé à jouer de la guitare à 8 ans et, afin de pouvoir payer ses cours et ultimement un instrument de marque Harmony - qui se vendait 100 $ à l'époque -, le jeune Godin se dégote un job de camelot de La Presse.

À 14 ans, il est assez habile pour donner des cours au magasin d'instruments de musique La Tosca de la rue Saint-Hubert, et à 15 ans, il quitte l'école pour y travailler en permanence. C'est là qu'il commence à réparer les guitares et à s'intéresser à leur anatomie interne.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Guitares Godin fabrique annuellement plus de 200 000 guitares dans ses six usines de La Patrie (avec trois sites de production), Princeville, Richmond et Berlin, au New Hampshire.

À la suite du décès soudain de la propriétaire de La Tosca, il devient, à 16 ans, copropriétaire du magasin d'instruments de musique. À 21 ans, il fait la rencontre de Normand Boucher, qui exploite une fabrique de portes et fenêtres en bois à La Patrie, et les deux s'associent pour développer les guitares Norman qui seront commercialisées au magasin La Tosca.

Rapidement, la Norman se fait une place de choix chez les musiciens québécois, tout comme les modèles Godin qui vont suivre quelques années plus tard.

C'est d'ailleurs à La Tosca que j'ai acheté ma première guitare Norman B-30 et, étant membre d'un groupe de musique à la fin des années 70, c'est à l'atelier HarmonyLab, que Robert Godin a fondé au coin des rues Saint-André et de Bienville, que je faisais réparer les nombreuses guitares que j'ai possédées.

Mais l'ambition de Robert Godin ne se limite surtout pas au Québec et il entreprend d'exporter ses modèles innovants de guitares acoustiques qu'il crées lui-même aux États-Unis et en Europe.

Le savoir-faire de Guitares Godin est aussi reconnu par les grands acteurs mondiaux tels que Gibson ou Fender, qui donnent des mandats de sous-traitance au groupe québécois.

« C'est nous qui fabriquions toutes les guitares Gibson SG et on a produit beaucoup de composantes pour Fender. On assemblait la totalité de la production de guitares électriques Kramer. Ils n'ont jamais eu d'usine, c'est nous seuls qui faisions la fabrication de toutes leurs guitares. »

- Robert Godin

Cette association a permis à Guitares Godin d'acquérir une solide expérience dans l'assemblage des guitares électriques et le groupe québécois a lancé sur le marché une série de modèles innovateurs, dont une guitare semi-acoustique classique.

« On ne fabrique pas du popcorn. Toutes nos guitares subissent des tests de qualité, et dès que l'on détecte une anomalie, on les renvoie à l'usine pour correction. C'est la qualité de nos guitares qui a bâti notre réputation », insiste l'entrepreneur.

Les guitares Godin sont exportées aujourd'hui dans 98 pays. Robert Godin ne compte plus les tours du monde qu'il a faits pour conclure des ventes, écouter les commentaires des marchands, s'assurer de la bonne distribution de ses produits et rencontrer sur place des milliers de guitaristes qui veulent en savoir plus sur l'instrument qui les fascine.

Plus de 5000 magasins de musique offrent les différentes gammes de Guitares Godin.

La liste des guitaristes de renom qui utilisent les Godin est longue. Énumérons au passage : Paul McCartney, David Gilmour, Bruce Springsteen, Al Di Meola, Steve Stevens...

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Plus de 5000 magasins de musique offrent les différentes gammes de Guitares Godin, qui sont exportées aujourd'hui dans 98 pays.

Guitares Godin compte 12 designers qui consacrent leur temps à mettre au point de nouveaux modèles. La création d'une nouvelle guitare peut nécessiter la fabrication de 200 prototypes. Une équipe de 12 ingénieurs de systèmes développent par ailleurs les équipements faits sur mesure des usines et les font évoluer avec l'automatisation grandissante.

Une entreprise autofinancée

Robert Godin a laissé à ses enfants une entreprise totalement libre de dettes. Il a réussi à assurer le développement et l'expansion de Guitares Godin à même les fonds générés par la vente de ses produits.

« Quand Louis Vachon [le PDG de la Banque Nationale] me rencontre, il me dit toujours qu'il ne fait pas d'argent avec une entreprise comme la nôtre. C'est vrai. »

« J'ai toujours géré comme un fermier. L'argent entrait dans une poche et elle n'en sortait pas. Notre activité de sous-traitant pour les autres fabricants générait des liquidités régulières, on s'en servait pour financer notre croissance. »

- Robert Godin

Guitares Godin est passée au bord du gouffre à une seule occasion. En 1981, en pleine récession et avec des taux d'intérêt de 21 %, la Banque de Montréal décide de faire un rappel de la marge de crédit de 1,5 million qu'elle avait accordée à l'entreprise.

« La Banque avait nommé un nouveau gérant et il a paniqué en réalisant ce rappel de marge. J'avais deux semaines pour les rembourser et je n'avais aucune alternative.

« Finalement, je me suis tourné vers mes bons clients comme Jack Long de Toronto, qui avait la chaîne de magasins pancanadienne Long & McQuade, et Hy Kirman, le propriétaire de Steve's Music Store, qui m'ont payé d'avance des commandes de guitares à livrer.

« Je leur ai aussi donné des actions privilégiées de Guitares Godin, mais je les ai rachetées rapidement par la suite. Ils m'ont vraiment donné un coup de main inestimable. »

Si Robert Godin ne s'occupe plus des opérations quotidiennes de l'entreprise qu'il a créée, il ne peut se détacher de son rôle d'ambassadeur de Guitares Godin qu'il continue de remplir avec conviction en rencontrant les milliers de joueurs qui veulent l'entendre parler de l'âme de leur instrument fétiche.

MM. Gibson, Fender et Martin ne peuvent plus partager leur passion. Robert Godin, lui, peut le faire, il le fait et il en a le goût. À l'instar des superstars de la guitare qui réalisent des tournées mondiales, Robert Godin, lui-même une légende de la guitare, continue de gâter ses fans à sa manière.

L'homme derrière les guitares Godin

Johanne Mercier

Éditions de l'Homme

232 pages

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La liste des guitaristes de renom qui utilisent les guitares Godin est longue : Paul McCartney, David Gilmour, Bruce Springsteen, Al Di Meola, Steve Stevens...