Neil Bruce, le PDG de SNC-Lavalin, s'est plaint hier qu'il en avait assez de voir les employés de son entreprise utilisés comme des rondelles de hockey qui se font injustement brasser par les manchettes quotidiennes des médias dont la firme de génie fait les frais. Une belle analogie parce que la situation trouble de l'entreprise amène plusieurs joueurs de SNC-Lavalin à quitter la patinoire.

JEAN-PHILIPPE DÉCARIE LA PRESSE

Lors de la conférence téléphonique tenue hier avec les analystes financiers pour discuter des derniers résultats financiers de SNC-Lavalin, le PDG Neil Bruce a dû composer avec de multiples éléments négatifs, c'est le moins que l'on puisse dire.

Mais c'est encore la saga juridico-politique avec le gouvernement fédéral qui « draine » le plus l'émotivité de M. Bruce et probablement une grande part de ses énergies.

Parce que d'ici à ce que SNC-Lavalin connaisse enfin son futur statut de citoyen corporatif canadien - à l'issue d'un procès ou non -, l'entreprise continue de naviguer dans la plus grande des incertitudes, comme elle le fait depuis que le gouvernement fédéral a décidé, en septembre dernier, de ne pas passer d'accord de réparation comme elle souhaitait.

Cette incertitude est vécue au siège social montréalais de l'entreprise, où plusieurs se questionnent sur l'avenir de leur entreprise. Si SNC-Lavalin ne fait plus de travaux d'infrastructure au Canada, que feront les centaines d'ingénieurs qui travaillent dans cette division ?

On entend de plus en plus de rumeurs au sujet d'un éventuel démembrement de SNC-Lavalin. On évoque le transfert possible de la direction de la division des infrastructures de Montréal vers son siège social londonien, qui vient tout juste d'être inauguré.

Il faut se rappeler que SNC-Lavalin a acquis en 2017 la société-conseil internationale Atkins, qui est établie à Londres et qui a une très forte équipe d'infrastructure qui pourrait coordonner les activités internationales du groupe.

Le déménagement possible de tout le siège social vers Londres a d'ailleurs été évoqué par les dirigeants de SNC-Lavalin auprès du gouvernement fédéral, peu après que le Service pénal du Canada eut refusé de discuter d'un accord de réparation, selon un récent reportage du Globe and Mail.

Plusieurs sources m'ont par ailleurs rapporté que plusieurs ingénieurs de SNC-Lavalin, notamment de sa division des infrastructures, cherchaient à partir ailleurs en raison de la trop grande incertitude persistante qui pèse sur leur avenir.

Il a été impossible de faire confirmer cette information chez SNC-Lavalin, mais des firmes concurrentes m'ont confirmé qu'elles avaient récemment embauché des ingénieurs de l'entreprise en difficulté.

Protéger la valeur des actifs

La valeur de l'action de SNC-Lavalin a chuté de près de 50 % depuis l'atteinte d'un sommet en juin dernier et Neil Bruce a confirmé hier que le conseil d'administration de l'entreprise avait mis sur pied un comité qui a pour mandat de trouver les façons les plus efficaces de protéger la valeur des actifs de l'entreprise.

Le PDG n'a pas voulu préciser les pistes que pourrait privilégier ce comité spécial, mais il n'a pas exclu la vente éventuelle de certains actifs ou divisions, en plus évidemment d'un bloc de ses actions dans l'autoroute 407 valorisé à plus de 2 milliards.

On ne sait pas où s'en va SNC-Lavalin, mais il est certain que chaque nouvelle controverse qui la touche entache davantage sa crédibilité déjà passablement écorchée.

L'entreprise évalue à 5 milliards les pertes de contrats qu'elle a subies à l'international depuis le début de ses démêlés avec la justice. Malgré tout, SNC-Lavalin a réussi à décrocher 2,2 milliards en nouveaux contrats au cours de son dernier trimestre, ce qui démontre une résilience assez incroyable.

Les prochains mois s'annoncent longs et l'incertitude ne risque pas de s'apaiser. La seule chose que l'on pourrait souhaiter à l'entreprise, c'est qu'elle puisse se prévaloir de l'arrêt Jordan pour faire annuler son procès.

Si d'anciens dirigeants délinquants de SNC-Lavalin ont pu profiter de l'arrêt Jordan pour éviter d'être jugés, ce serait un juste retour des choses que l'entreprise et ses 50 000 employés profitent de la même faille pour retrouver un peu de quiétude.

Bientôt un procès ?

Hier encore, Neil Bruce a dû expliquer les résultats désastreux du dernier trimestre au cours duquel SNC-Lavalin a encaissé une perte de 1,6 milliard tout en annonçant une réduction de 50 % du dividende versé à ses actionnaires.

Et le PDG a dû encore une fois rappeler la position de SNC-Lavalin face aux accusations de corruption pour ses activités en Libye que le gouvernement fédéral a lancées contre elle.

« On n'a jamais demandé d'abandonner les accusations », a martelé Neil Bruce, qui plaide depuis bientôt cinq ans pour passer avec le gouvernement un accord de réparation selon lequel les individus qui ont commis des activités criminelles soient punis et que l'entreprise paie des amendes conséquentes aux fautes qui l'ont impliquée.

Bon voilà. Si Neil Bruce souhaite toujours que SNC-Lavalin s'entende à l'amiable avec le gouvernement fédéral, il dit maintenant se préparer à un procès au cours duquel l'entreprise entend se défendre bec et ongles.

Il veut à tout prix éviter une condamnation et subir l'opprobre d'un bannissement qui l'empêcherait de réaliser pour dix ans des travaux d'infrastructure comme celui du nouveau pont Champlain, tout en entachant sa réputation à l'échelle internationale. Vivement un arrêt Jordan ou un changement de cap - cependant très improbable - du gouvernement fédéral pour la conclusion d'un accord de réparation.