Bon, on en convient. Le contexte dans lequel s'est faite, hier, l'annonce de l'importante commande d'Air Canada en vue d'acquérir 45 appareils de la C Series ne prêtait guère aux réjouissances. Bombardier supprime 7000 emplois et continuera de naviguer dans le rouge pour au moins les deux prochaines années encore. L'entreprise vient toutefois de mettre un terme à une inquiétante disette de nouvelles commandes qui minait systématiquement son moral et sa crédibilité.

Publié le 21 févr. 2016
Jean-Philippe Décarie LA PRESSE

La dernière fois que Bombardier a annoncé une commande pour sa nouvelle gamme d'appareils de la C Series, c'était en septembre 2014, il y a 18 longs mois de cela.

Dix-huit mois qui ont été marqués par des hausses de coûts du programme de développement du nouvel appareil, des rumeurs évoquant la vente éventuelle de l'entreprise, la nomination d'un nouveau PDG et l'entrée en scène de nouveaux actionnaires sectoriaux : le gouvernement du Québec dans le financement de la C Series et la Caisse de dépôt et placement dans celui de Bombardier Transport.

Et, bien évidemment, Bombardier a subi 18 mois d'érosion boursière continue alors que la valeur de son action est passée de 4 $ à quelque 72 cents, la semaine dernière.

Dans une entrevue qu'il m'accordait il y a tout juste un mois, au Forum économique de Davos, Alain Bellemare, PDG de Bombardier, ne cachait pas son irritation devant les perpétuelles et, surtout, très acerbes remises en question dont faisait l'objet Bombardier et sa nouvelle famille d'avions de la part des analystes financiers et des médias en général.

Je lui avais alors indiqué que cette perplexité était on ne peut plus normale puisque l'entreprise était depuis des mois incapable de placer une seule nouvelle commande.

« On va bientôt être en mesure d'annoncer une commande importante avec un client important », avait alors lentement et prudemment formulé le PDG, d'habitude fort peu enclin à se lancer dans la prospective.

Bombardier était donc mûre pour une annonce de l'ampleur de celle d'hier. Après de longs mois de négociations, Air Canada a finalement décidé d'aller de l'avant et de réaliser l'acquisition de 45 avions CS300, le plus gros modèle de la nouvelle famille d'appareils commerciaux de Bombardier.

Le PDG d'Air Canada, Calin Rovinescu, a insisté à plusieurs reprises hier sur le fait que les avions de la C Series étaient, selon les évaluations du transporteur, les meilleurs dans la catégorie des appareils de 100 à 150 passagers.

Ce n'est pas par nationalisme économique qu'Air Canada a opté pour la C Series de Bombardier. Ce n'est pas non plus pour réparer l'affront que le transporteur aérien avait commis à l'époque en choisissant d'acquérir une soixantaine d'avions du constructeur Embraer contre une vingtaine seulement d'appareils CRJ de Bombardier.

« On avait le choix. On a étudié longtemps, et ce sont les CS300 qui vont remplacer notre flotte d'Embraer », a déclaré Calin Rovinescu.

BEAUCOUP DE TRAVAIL À FAIRE

C'est donc avec un soulagement évident qu'Alain Bellemare a procédé à l'annonce d'hier. Bombardier avait besoin de cette relance qui constitue aussi la plus importante commande à ce jour du programme de la C Series.

Mais le PDG de Bombardier n'est pas tombé dans l'exubérance. Il sait qu'il reste beaucoup de travail à faire pour remettre Bombardier bien en selle. L'entreprise ne prévoit pas le retour à la rentabilité pour son prochain exercice financier, et c'est la raison notamment pour laquelle elle a décidé de réduire de 10 % ses effectifs mondiaux.

Bombardier doit investir au cours des deux prochaines années deux autres milliards dans le programme de la C Series, et il ne faut pas espérer que la nouvelle famille d'avions génère des flux de trésorerie positifs avant 2020.

Aussi important soit-il, le contrat d'Air Canada ne règle aucunement les problèmes du groupe qui compte toujours sur la participation financière de 1 milliard du gouvernement fédéral pour mener à terme son redressement.

Malgré tout, les boursicoteurs ont visiblement apprécié les nouvelles chez Bombardier puisque l'action s'est appréciée de 19 cents, ou 21 %, à 1,09 $.

Afin de relativiser cette explosion de joie en Bourse, je veux rappeler qu'en mars 1999, j'avais annoncé en primeur que Bombardier allait signer le plus important contrat de son histoire avec le transporteur Northwest Airlines : 50 CRJ et une option sur 70 appareils additionnels.

En une journée, Bombardier s'était valorisée de 1,3 milliard en Bourse, soit à peu près la valeur totale que le marché lui attribuait la semaine dernière lorsque son action était à 72 cents...

On évoque souvent la déconfiture récente de Bombardier, mais il faut se souvenir que son action, qui avait atteint un sommet à plus de 25 $ en 2002, ne valait plus que 3 $, en 2004, deux ans plus tard. L'emballement est parfois un phénomène bien éphémère.