La scène me hante souvent. Cette scène d'une chaloupe remplie à craquer de survivants du naufrage, trempés et transis. Puis arrivent à la nage d'autres survivants, qui tendent la main pour monter à bord. Se produit alors l'horreur.

Publié le 21 févr. 2016
Francis Vailles LA PRESSE

La réaction normale des passagers est de les agripper et de les sortir de l'eau. Mais un des leaders du bateau harangue les autres, déterminé : « Repoussez-les à l'eau. Repoussez-les à l'eau. S'ils montent à bord, la barque coulera et nous mourrons tous. » Plusieurs passagers finissent par s'exécuter, à regret, et au bout de quelque temps, ces gestes contre nature leur permettent de stabiliser la barque et d'avoir la vie sauve.

Cette scène du film Titanic, telle que je me la rappelle, me fait penser aux licenciements de Bombardier annoncés hier. Quelque 7000 personnes perdront leur emploi d'ici deux ans, soit 10 % de l'effectif de l'entreprise. La nouvelle est horrible, mais pour les autres employés, les actionnaires, les fournisseurs, les gouvernements, ces mises à pied sont peut-être un gage de survie, presque une bonne nouvelle.

Sur les 7000 départs, environ 3800 touchent la division des trains et le reste, soit 3200, les secteurs aéronautiques, essentiellement. Au Québec, l'annonce frappe 2400 employés, la plupart dans les secteurs aéronautiques.

Le PDG, Alain Bellemare, parle d'annonce difficile, mais essentielle « pour créer de la valeur et être plus compétitifs ». M'est avis qu'au rythme où vont les choses, ce genre de décisions est plutôt essentiel pour éviter la faillite à moyen terme.

Les licenciements sont donc presque une bonne nouvelle, tout compte fait, et c'est ce qui explique, en partie, pourquoi l'action de Bombardier a pris 21 % hier, terminant la journée à 1,09 $.

Mettre des gens à la porte ne sera pas suffisant, cependant. Si le nouveau capitaine ne répare pas la fissure au fond du canot, ce n'est pas une bonne nouvelle. S'il continue de naviguer comme l'ancien, sans longue-vue et sans sextant, ce n'est pas une bonne nouvelle.

S'il ne fait pas installer une voile pour avancer plus vite, s'il ne trouve pas une façon de pêcher des poissons pour nourrir les bras qui rament, ce n'est pas une bonne nouvelle.

Hier, Alain Bellemare, en place depuis maintenant un an, a présenté les projections annuelles de l'entreprise. Le bateau se stabilise, dit-il, mais je constate pour ma part qu'il n'avance pas, ou si peu.

Jugez-en par vous-mêmes. L'objectif de l'entreprise n'est pas de faire un bénéfice net positif au cours de la prochaine année. Non, l'objectif est de faire en sorte que le bénéfice AVANT les lourds frais d'intérêts soit en terrain positif.

Ce bénéfice avant intérêts et impôts oscillera entre 200 et 400 millions US. Il représentera moins de 2 % du volume d'affaires total de l'entreprise (16,5 à 17,5 milliards), ce qui donne bien peu de marge de manoeuvre à la direction.

Outre l'annonce réjouissante d'un nouveau contrat pour la C Series, le point crucial pour la barque de Bombardier est le besoin moins grand de liquidités pour développer ses affaires d'ici un an. Ces liquidités ont été obtenues du gouvernement du Québec et de la Caisse de dépôt et placement, entre autres, soit des financiers de dernier recours. Bombardier prévoit en utiliser entre 1,0 et 1,3 milliard US au cours de la prochaine année, comparativement à 1,84 milliard cette année et 1,1 milliard l'an dernier.

Si l'entreprise réussit à n'utiliser que 1,0 milliard, ce sera une bonne nouvelle. Rappelons toutefois qu'à pareille date l'an dernier, l'entreprise avait aussi promis de n'utiliser que 1,1 milliard, somme qui a finalement atteint 1,84 milliard, soit 67 % de plus.

La barque semble se stabiliser, donc, mais la mer est encore houleuse. Souhaitons que l'équipe de direction renouvelée sache faire bon usage des fonds publics et privés qui lui sont confiés et que l'an prochain, le communiqué annuel des résultats porte comme titre : Bombardier annonce l'embauche de 500 personnes.