En réponse à la chronique « Foule sentimentale » d’Isabelle Hachey, parue le 26 novembre.

Florence Meney
Membre du Groupe de sauvetage des cerfs

De tout temps, l’humain s’est acharné à défendre la dualité cartésienne opposant le cœur à l’esprit, les facettes soi-disant aussi distinctes qu’irréconciliables et en combat perpétuel à l’intérieur de l’homme. Avec toujours en filigrane l’idée que l’esprit a une valeur supérieure et détient la vérité absolue. Que le cœur doit lui être subordonné en tout temps, faute de quoi de dangereux débordements nous menacent.

La saga des cerfs jugés excédentaires par l’administration de Longueuil a été l’occasion pour la plupart des médias, journalistes et chroniqueurs, de se déchaîner avec une véhémence et une univocité rares contre les opposants à l’abattage, campant ceux-ci dans le rôle de foule sentimentale, de groupe habité par une vision naïve, bourgeoise, presque enfantine, du rapport de l’homme au monde naturel, et en tous les cas inféodé aux émotions, au cœur ; des banlieusards gâtés boudant la science au profit des émotions à la bisounours, éloignés de la raison, qui, elle, scientifiques à l’appui, dictait affirmait-on hors de tout doute de tuer sans délai les bêtes indésirables, contaminées de surcroît. La Ville, elle, détenait donc la raison.

Vous permettrez que nous nous élevions contre cette distribution caricaturale des rôles, et qu’en tout respect nous suggérions que les partisans de l’abattage, loin d’avoir l’apanage de la raison, ne cultivent la logique que dans une optique à très courte vue.

Si nombre de biologistes se sont rangés du côté de la solution de l’abattage, d’autres experts, pour peu qu’on s’intéresse à leur voix, ont mis en relief le fait que d’autres solutions existent, comme celle du contrôle des naissances et du traitement simple et peu coûteux des parasites affligeant le cheptel. Mais quand tu veux tuer ton chien, tu dis qu’il a la rage…

Car la raison indique bel et bien que le seul fait d’abattre les bêtes trop nombreuses ne règle en rien à terme le problème de gestion du territoire et de surpopulation, stimulant même la fécondité des bêtes épargnées restant sur le territoire. A-t-on envie de rejouer dans ce film-là dans deux ans, quatre ans ? La question se pose.

La stérilisation sélective a fait ses preuves à Montréal dans le contrôle des chiens et chats errants. La SPCA et la Ville ont bien montré ce qu’une volonté politique pouvait accomplir pour éviter les chatons errants, les chiens non désirés. La stérilisation a été utilisée ailleurs sur de grands mammifères sauvages (ou semi-sauvages), avec succès. Pourquoi trainons-nous toujours du sabot, dans ce domaine ? Les déplacements de cerfs, eux, dit la raison, risquent de tuer les bêtes à coups de stress. Montrez-nous un bon échantillon d’études pour étayer cette affirmation. Le cas récent du Biodôme n’est pas une preuve, loin de là. En tous les cas, ces tristes résultats n’empêchent pas l’experte qui a présidé au mouvement de faire la leçon pour les cerfs. À sa place, mettons que je me garderais une petite gêne…

Pour ce qui est du cheptel de Longueuil, voyons un peu ce qu’il adviendra de l’opération de sauvetage en cours. On pourrait avoir de (bonnes) surprises, qui feront évoluer la science en la matière.

Bien sûr, explorer des pistes nouvelles et plus complexes (mais pas plus coûteuses, nous le signalons, puisque c’est l’argument qui semble porter le plus…) nécessite un courage politique et aussi de l’humilité face aux autres espèces dont nous pillons allégrement les moyens de subsistance. Mais quand on parle d’animaux, ici, tout effort pour envisager des solutions humaines se heurte à la moquerie, à l’hostilité, ce qui est incompréhensible, car bêtes et gens, après tout, sont embarqués à bord de la même arche de Noé d’une planète en danger de sombrer. C’est ainsi que nous vous demandons : qui a le monopole de la raison ?

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