Depuis sa fondation, il y a une vingtaine d’années, l’Action boréale œuvre pour l’établissement d’un réseau d’aires protégées en Abitibi et au Témiscamingue. De 0,4 % du territoire protégé à l’époque, nous nous approchons de 8 %. Ce n’est pas rien pour une contrée qualifiée de « région-ressource » par le gouvernement et où les entreprises forestières et minières font à peu près ce qu’elles veulent. Son action fut aussi déterminante pour que soit tenue en 2004 une commission d’étude (la commission Coulombe) sur notre gestion forestière. S’en est suivie la promulgation d’une nouvelle gestion forestière dite « écosystémique ». En réalité, rien n’a vraiment changé sur le terrain depuis, mais au moins le concept persiste-t-il dans les esprits avertis. Déjà ça de gagné.

Henri Jacob et Richard Desjardins
Respectivement président et vice-président de l’Action boréale

C’est pourquoi notre organisme a souscrit entièrement aux priorités affirmées par la compagnie américaine Blackstone, maître d’œuvre du projet GNL qui rêve d’acheminer le gaz « sale » d’Alberta extrait par fracturation via un nouveau pipeline depuis la frontière ontarienne jusqu’à la rivière Saguenay (782 km) où on le liquéfiera puis l’expédiera par méga-méthaniers quotidiens pour le bonheur de l’humanité et des actionnaires de GNL.

Et quelles sont donc ces priorités si chères à la compagnie Blackstone ? « La protection de l’environnement et du climat ». Nous avons donc applaudi à cette déclaration de la compagnie Blackstone. Mais seulement jusqu’au mois d’août dernier, où le magazine d’enquête The Intercept révéla que deux entreprises brésiliennes contrôlées par Blackstone étaient « significativement responsables de la destruction en cours de la forêt amazonienne ».

Heureusement que notre gouvernement semble renoncer à imposer de tels concepts jovialistes qui ne recouvrent aucune réalité tangible, comme les priorités de Blackstone, par exemple. Ainsi, il y a deux ans, l’organisme qui s’appelait le « ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC) » a biffé le vocable Développement durable de son titre. Incapable de l’assumer, faut croire. Peut-être que bientôt il laissera aussi tomber le terme Lutte contre les changements climatiques, pour la même raison. Et aussi, qui sait, le mot Environnement lui-même disparaîtra-t-il. Aujourd’hui, sur cent dollars que le gouvernement dépense, 21 cennes lui sont dévolues. À ce compte-là, il ne faut pas s’attendre à ce que le fleuve Saint-Laurent soit dépollué de sitôt, pas plus que les centaines de sites orphelins abandonnés par des minières en faillite…

De ces 21 cennes noires, quelques-unes contribuent tout de même à maintenir depuis plus de 40 ans ce qu’on appelle les « audiences publiques ». Comme celles auxquelles nous sommes conviés aujourd’hui pour débattre du projet GNL. La création, en 1978, du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) ouvrait la possibilité à la population d’entrevoir les impacts qu’un projet industriel pourrait causer à l’environnement, de poser des questions et de déposer les diverses opinions sous forme de mémoires. Suite à quoi le gouvernement, après analyse du rapport final du BAPE, accordait ou non son aval au projet.

Le principe de ces audiences publiques s’arrimait bien avec la vision que l’Action boréale cultive depuis toujours vis-à-vis du développement du territoire. À savoir :

– premièrement, qu’avant toute intervention majeure industrielle sur le territoire, on s’assure que la nature n’en sera pas sacrifiée et qu’elle continuera de prodiguer ses services écologiques ;

– ensuite, que la société appuie l’ensemble du projet en toute connaissance de cause ;

– et finalement, qu’il soit économiquement viable et ses éventuelles retombées, équitables pour tous, y compris les communautés impliquées.

Et c’est pourquoi l’Action boréale rejette le projet GNL du groupe Blackstone. Pour les raisons suivantes : l’actuel gouvernement poursuit et accentue une lente et longue déliquescence des intentions qui ont naguère présidé à la création du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement. Certes, le BAPE n’émet au final qu’un simple avis, susceptible d’être retenu ou non par le Conseil des ministres. Mais jusqu’à récemment, celui-ci se gardait tout de même une petite gêne à intervenir publiquement avant le dépôt du rapport final.

Ce n’est pas ce qu’on observe dans le cas présent. Au cours des derniers mois, au moins cinq ministres se sont publiquement déclarés tout de go favorables à la réalisation du projet GNL. On a même vu le premier ministre François Legault et le ministre de l’Économie et de l’Innovation Pierre Fitzgibbon faire de beaux yeux doux aux promoteurs américains du projet, Jim W. Breyer et James F. Illich, lors de la grand-messe internationale du fric tenue à Davos en Suisse en janvier dernier.

Soit ces ministres anticipent une recommandation positive et automatique du BAPE, soit ils considèrent les participants aux audiences comme de simples figurants bénévoles dont les inquiétudes seront, espèrent-ils, minimisées tranquillement par un quarteron de fonctionnaires aseptiseurs. Déjà qu’aujourd’hui on les astreint, ces bénévoles, à ne poser qu’une seule question aux audiences sans même s’attendre à une réponse conséquente, faute d’experts crédibles sur place.

Opinion publique

Pour le gouvernement, ne reste plus maintenant qu’à neutraliser cette opinion publique, encore loin d’être convaincue de l’opportunité du projet. Elle n’est pas la seule. Le milliardaire américain Warren Buffett, dont les avoirs équivalent à 70 % du budget du Québec, a retiré sa participation au projet. (Paraît qu’il est reconnu dans son milieu pour son flair financier imparable. On peut en déduire que, business talking, l’affaire n’est pas si concluante que ça.)

Pour parvenir à imposer ce qu’on appelle une « acceptabilité sociale » du projet, le gouvernement a donc fortement suggéré au BAPE de limiter l’étude à sa portion québécoise, voire à sa portion saguenéenne, voire à la construction du « frigidaire » lui-même, cette usine qui liquéfiera le gaz « sale » venu de l’Ouest canadien.

On oubliera donc d’évaluer les grands dommages environnementaux causés par l’extraction de ce gaz méthane, on ne considérera pas le ravage du territoire québécois où passera le gazoduc (sur 782 kilomètres), on n’évaluera pas les perturbations que les super-méthaniers occasionneront fatalement aux bélugas (espèce déjà menacée que le Québec ne protège toujours pas), on ne se posera même pas de questions sur la pertinence de ce projet qui va ajouter des millions de tonnes de gaz à effet de serre dans une atmosphère terrestre déjà surchargée, saturée.

En somme, on écartera les objections que 150 scientifiques québécois ont soulevées à l’égard de cette aventure classique de money junkies.

On circonscrira plutôt l’étude autour du « frigidaire », dans le périmètre d’une circonscription qui se verra octroyer un pool de rares bonnes jobs subventionnées avec nos taxes à hauteur d’un demi-million de dollars la job/année. Les jobs, ces précieux carburants qui donnent aussi des votes…

À Davos, François Legault a certainement réitéré à ses interlocuteurs Jim W. Breyer et James F. Illich son offre de leur fournir les deux tiers de l’électricité produite par les barrages de la rivière Romaine récemment harnachée à nos frais, pour faire fonctionner le « frigidaire ». Et ce, en plus de financer, rien que pour eux et à nos frais encore, une ligne de transmission directe flambant neuve jusqu’au Saguenay, sur des centaines de kilomètres. GNL paierait cette électricité au tarif d’entreprise « préférentiel », c’est-à-dire la moitié de ce que les Québécois doivent débourser pour avoir droit au « jus » dans leurs résidences. Cet aspect ne sera pas non plus abordé aux audiences publiques.

Et dire que tout ce projet est en train de s’ébaucher sans qu’un seul mètre cube de gaz soit éventuellement mis à la disposition des citoyens du Québec !

On ne peut affirmer que l’actuel processus de consultation constitue une « parodie », car ce genre littéraire invite à la rigolade. Il s’agit plutôt de la triste dérive d’une tradition québécoise s’apparentant à de l’arnaque qui nous rappelle une époque où un gouvernement nationaleux des années 50 donnait nos ressources minières pour une cenne la tonne à des multinationales parties depuis avec les profits et les jobs.

Non, ce n’est pas le gaz qu’il faut mettre au « frigo », c’est le projet GNL lui-même.