Ils s'appellent Avraham Shalom, Ami Ayalon, Avraham Dichter, Yaacov Peri, Youval Diskin et Carmi Gillon. Six hommes qui ont un jour dirigé le Shin Beth, tout puissant service de la sécurité en Israël. Des hommes qui ont ordonné des assassinats, tergiversé sur le poids de leurs bombes, orchestré des arrestations massives et des interrogatoires musclés - tout ça pour protéger leurs citoyens contre l'hostilité de leurs voisins.

Agnès Gruda
Agnès Gruda LA PRESSE

Des hommes qui, avec le recul, en arrivent tous à la même conclusion: ce n'est pas comme ça que l'on gagne des guerres. Et ce n'est pas non plus comme ça que l'on fait la paix.

Le documentariste israélien Dror Moreh a réussi tout un exploit en recueillant les confidences de ces six «ex» dans un documentaire intitulé The Gatekeepers - Les gardiens - qui a été mis en nomination aux Oscars. Et qui a fait couler beaucoup d'encre, autant à l'intérieur qu'à l'extérieur d'Israël.

C'est Avraham Shalom, patron du Shin Beth de 1981 à 1986, qui enfonce le plus gros clou dans la bonne conscience de ses compatriotes. Sous ses ordres, les services contreterroristes israéliens ont connu l'une de leurs premières grandes crises, après que deux Palestiniens arrêtés après avoir détourné un autobus eurent été battus à mort. C'est Avraham Shalom lui-même qui avait donné l'ordre de les tuer, une bavure qui a fini par lui coûter son poste. Comme quoi cet homme rondouillet n'a rien d'un rêveur pacifiste.

Eh bien, avec le recul, Avraham Shalom va jusqu'à comparer l'armée d'occupation israélienne à l'armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. Il prend bien soin de préciser qu'elle n'inflige pas aux Palestiniens le traitement que les nazis réservaient aux Juifs. Mais qu'elle se comporte comme les Allemands agissaient devant les Polonais ou les Tchèques.

Son collègue Avi Dichter, patron du Shin Beth de 2000 à 2005, les années de la deuxième intifada, porte un autre coup dur aux politiques de son pays: «On ne fait pas la paix avec des méthodes militaires. La paix se construit sur la confiance. Moi qui connais bien les Palestiniens, je pense que ça ne devrait pas être difficile d'instaurer avec eux une véritable relation de confiance.»

«Nous rendons la vie de millions de gens insupportable, confie Carmi Gollon, qui a dirigé le Shin Beth de 1994 et 1996. Leurs souffrances sont permanentes. Et nous laissons un soldat qui n'est à l'armée que depuis quelques mois décider de ce qui est admissible ou non. [...] Ça me rend malade.»

Un autre, je ne sais plus lequel, dit qu'en sortant du Shin Beth, il est devenu «gauchiste». Et un autre, que le conflit ne se résoudra que si l'État hébreu accepte de parler avec tout le monde. Le Hamas, le Hezbollah... même Ahmadinejad.

Le documentaire nous fait traverser plus de 40 ans d'histoire, depuis la guerre de 1967, au terme de laquelle l'État hébreu a pris contrôle de territoires qu'il n'a jamais voulu annexer de crainte de rompre son équilibre démographique. Mais qu'il ne veut pas non plus vraiment céder à ceux qui y habitent. Une histoire marquée par la montée de l'extrême droite israélienne, que l'un des «ex»-chefs juge bien plus dangereuse que les terroristes palestiniens.

Plus de quatre décennies d'occupation qui, comme l'avait prédit le philosophe israélien Yeshayahou Leibowitz, cité par l'un des anciens du Shin Beth, a fini par corrompre «la moralité du conquérant».

Et c'est au stratège Carl Von Clausewitz qu'ils empruntent la principale conclusion du film: la victoire, c'est de créer une réalité politique meilleure. Pas d'écraser son ennemi. Et ici, Israël a lamentablement échoué.

Ce ne sont pas tant ces propos d'une implacable lucidité qui dérangent, mais la personnalité de leurs auteurs. La preuve que le film fait mouche, c'est que le premier ministre Benyamin Nétanyahou a affirmé qu'il n'avait aucune intention de voir le documentaire. Tandis que la ministre de la Culture, Limor Livnat, a carrément appelé à la censure.

Bref, la droite israélienne préfère fermer les yeux sur ce qui lui déplaît, ce qui donne ainsi, hélas, raison à ce film. Que Barack Obama aurait tout intérêt à voir avant sa tournée au Proche-Orient, la semaine prochaine.