Imaginez que votre voisin Octave, ce con, s'est planté une hache dans le pied. Il faut vite l'amener à l'hôpital, de l'autre côté du fleuve Saint-Laurent.

Ronald King LA PRESSE

Mais vous êtes en Nouvelle-France et il n'y a pas encore de pont sur le fleuve. Il n'y a même pas d'hôpital, c'est un couvent de bonnes soeurs qui font leur possible avec les malades et les blessés.

Or, vous n'êtes pas une moumoune, parce qu'il n'y a pas de moumounes en Nouvelle-France, même pas chez les femmes. Les moumounes ne passent pas l'hiver.

Alors, vous réunissez quelques citoyens parmi les plus costauds de la colonie, vous sortez le gros canot, le très lourd, le plus résistant, et vous couchez Octave dedans. Et puis, vous traversez le fleuve qui est couvert de glace, avec de petits plans d'eau. Vous poussez, vous ramez, vous suez, parfois vous tombez dans l'eau glacée...

Il semble que ce soit ainsi que l'idée d'une course de canots sur les glaces du Saint-Laurent soit apparue. Il s'agit probablement du seul sport qui n'existe qu'au Québec dans cette forme particulière.

Les courses de canots étaient de retour à Montréal, samedi, après 20 ans d'absence, 37 canots de cinq équipiers ont découvert un nouveau type de traversée: il y a un grand plan d'eau qui ne gèle pas entre la Tour de l'Horloge et l'île Saint-Hélène. Les concurrents sont habitués, à Québec et à l'Isle-aux-Coudres, à pousser plus qu'à ramer. Samedi, ils ont vu avec une certaine surprise des courants d'une puissance intimidante.

«C'est la première fois qu'on voyait ça, racontait Philippe Charbonneau, après la course. On a de l'expérience en canot et rafting de rivière, mais ça, c'est autre chose.»

Charbonneau et ses copains ont mal fini la journée. «Notre canot s'est brisé, on a dû abandonner. Heureusement, il s'est brisé sur la moitié glacée du parcours. S'il avait cassé dans l'eau, je ne sais pas ce qui serait arrivé.

«Le canot est fini. Il faut en trouver un autre. Ça coûte entre 6000 $ et 12 000 $, selon qu'il est d'occasion ou neuf ou entre les deux. Il y a un fabricant à Neuville...»

Du grand spectacle

Plus de 5000 spectateurs présents le long de la berge étaient bien placés pour tout voir et de près. Parfois, les athlètes en remarquable forme ramaient comme des diables rien que pour éviter de reculer. Ils étaient immobiles dans le courant. Et puis les eaux les transportaient soudainement à grande vitesse, de côté, et ils tentaient de contrôler leur embarcation. Revenus près du rivage, c'était le moment du sprint...

Sur la glace, ils nous montraient une belle technique. Un pied dans le bateau et l'autre sur la glace. Cinq bottes à crampons qui poussaient à l'unisson, bien synchronisées comme les pattes d'une araignée...

Marianne Biron-Hudon, une étudiante de Québec qui menait le seul canot montréalais, Bota Bota: «Nous sommes crevées. C'est le parcours le plus fatigant du circuit. C'était un sprint d'aviron suivi d'un sprint de course. Seulement des sprints... On a cassé un aviron en milieu de course.

«Quand on a vu le courant, on ne savait pas vraiment comment réagir. On fait du canot sur des lacs tranquilles... Mais on est des fonceuses, du genre à se jeter dans la course et à réfléchir après.»

Une «baignade»

Il y a eu au moins une «baignade», comme ils disent. Un concurrent tombé à l'eau et qui en est vite ressorti.

Bravo, en passant, à l'équipe de gars qui a parcouru les 12 km en chemises à carreaux. Le temps était doux sur le fleuve, samedi, et ceux qui ne sont pas venus ont raté un beau spectacle.

Et puis vous auriez appris des choses. Par exemple, si vous vous tombez du pont Champlain, vous ne vous briseriez que les chevilles. L'eau n'est pas assez profonde sous le pont... pour tenir une course de canot. Nos petits-enfants vont probablement faire la traversée à pied.

Simon Lebrun, d'Héritage Maritime Canada, un OSBL qui organise la course avec la Société du Vieux-Port, nous dit que l'événement est revenu à Montréal pour y rester. «L'an prochain, ça durera deux jours, avec les qualifications sur la place Jacques-Cartier que nous allons recouvrir de neige.»

Comme il se doit, les gagnants de l'épreuve des hommes (élite) défendaient les couleurs de l'équipe Château Frontenac/Le Soleil. Chez les femmes (élite), le Groupe Québec Voyage l'a emporté.

Un jour peut-être, il y aura des Montréalais dans la course. À moins qu'ils ne soient trop moumounes.

Pour le moment, la dernière épreuve de la saison aura lieu au bassin Louise à Québec, le 3 mars.