Scène cocasse vécue au Manoir Richelieu, à La Malbaie, l'automne dernier: dans un corridor, je tombe sur un couple de personnes âgées qui tente de comprendre les explications de trois femmes de ménage.

Mis à jour le 25 mai 2012
Vincent Marissal LA PRESSE

Le problème, c'est que les trois dames parlent seulement... espagnol, langue totalement étrangère au couple. Baragouinant (le mot est faible!) la langue de Cervantes, je traduis tant bien que mal et tout le monde finit par se comprendre, en rigolant, devant cette situation inusitée.

J'ai toujours été un fervent partisan des échanges culturels, mais je n'ai pu m'empêcher de me poser une question: dans une région plombée par un fort taux de chômage, comme Charlevoix, comment se fait-il qu'on soit obligé de faire venir des femmes de ménage du Mexique pour travailler dans un grand hôtel offrant des conditions de travail acceptables?

J'ai posé la question à des employés de l'hôtel, à des élus locaux et à un ancien ministre fédéral originaire de la région et j'ai reçu chaque fois la même réponse: les gens de la région ne sont pas intéressés.

De toute évidence, le gouvernement Harper s'est posé les mêmes questions, à l'échelle du pays, et a décidé de prendre les grands moyens pour forcer les chômeurs canadiens à accepter de tels emplois.

Certes, les mesures annoncées seront populaires dans les régions où le taux de chômage est bas (dans l'Ouest, notamment), mais le remède risque fort d'être pire que la maladie. Encore une fois, les mesures du gouvernement Harper sont teintées d'une forte idéologie et d'un clientélisme visant à plaire à sa base électorale.

En anglais, on dit: «good politics, bad policy», soit bonne politique (partisane), mais mauvais programme (public).

De plus, la refonte de l'assurance-emploi ne figurait pas au programme des conservateurs au cours de la dernière campagne, pas plus que les réformes dévoilées récemment pour les pensions de vieillesse, pour l'immigration ou pour l'environnement. Les conservateurs aiment bien répéter que les Canadiens leur ont donné un mandat fort pour l'économie, mais ils oublient de dire que jamais ils n'ont abordé ces grandes questions avant les élections.

Les changements draconiens annoncés hier par le gouvernement Harper visent très large, ils n'épargnent aucun chômeur et bouleverseront les régions les plus touchées par le chômage.

Premier effet néfaste prévisible: la nouvelle loi compliquera sérieusement la vie des producteurs maraîchers, qui ont recours, depuis des années, à une main-d'oeuvre étrangère saisonnière. Il y a une raison fort simple à cela: les Canadiens ne veulent pas faire ces tâches. On peut le déplorer, mais le fait est que les fraises vont pourrir dans les champs si on attend la main-d'oeuvre locale.

Dorénavant, les producteurs devront faire connaître les emplois à pourvoir dans leurs champs aux chômeurs locaux avant de faire des embauches à l'étranger. En théorie, cela a du sens, mais en pratique, cela rendra plutôt imprévisible le recrutement de main-d'oeuvre, pour une industrie qui doit pouvoir compter sur des cueilleurs fiables et efficaces à des moments courts et critiques.

Un autre effet pervers: forcer les chômeurs à accepter un emploi jusqu'à 30% moins payant que le précédent poussera à la baisse la rémunération moyenne d'une industrie donnée dans certaines régions. Un employeur qui sait que les chômeurs de sa région seront obligés d'accepter un emploi n'a aucune incitation à bonifier les conditions salariales, au contraire.

En forçant les sans-emploi à prendre un job dans un rayon de 100 kilomètres de leur domicile, on poussera des jeunes à quitter leur région et on obligera ceux qui acceptent ces emplois à dépenser une bonne partie de leur maigre paye en essence et dans l'entretien de leur auto. Sans compter les heures de conduite, parfois sur des routes régionales dangereuses.

Enfin, les modifications proposées se traduiront immanquablement par une augmentation du nombre d'assistés sociaux (donc plus de dépenses pour les provinces) et par une hausse du travail au noir.

Les explications et justifications données hier par les membres du gouvernement Harper sont vaseuses, quand elles ne sont pas carrément hypocrites. Elles entretiennent les clichés voulant que le chômage soit un mode de vie de choix pour trop de gens et que les immigrants prennent de bons jobs aux Canadiens.

Évidemment, il y a de l'abus à l'assurance-emploi, comme dans tous les programmes sociaux, mais nier le caractère saisonnier de certaines industries, c'est nier la réalité économique de bien des régions de ce pays. C'est pour cela qu'Ottawa a instauré par le passé des projets-pilotes adaptés à certaines régions, projets-pilotes abolis par les conservateurs.

Cette réforme ne vise pas, apparemment, à faire des économies (ben voyons!). Elle rappelle, en tout cas, les propos de Stephen Harper, qui avait dit en 2002 que les gens des Maritimes souffraient d'une «culture du défaitisme» et qu'ils étaient dépendants du fédéral.

L'assurance-emploi a toujours été un enjeu électoral majeur dans l'Atlantique. En 1997, les libéraux de Jean Chrétien avaient perdu 20 de leurs 31 sièges dans cette région après avoir serré la vis de ce programme.

Les conservateurs sont toutefois moins vulnérables, eux qui n'occupent que 14 des 32 sièges dans ces quatre provinces.

Quant au risque de déplaire au Québec, c'est le dernier des soucis de Stephen Harper.