Le premier ministre néozélandais, John Key, a dû suer autant que les joueurs, hier, pendant la finale de rugby France-All Blacks à la Coupe du monde. Tout le monde savait, chez les Kiwis, qu'en cas de défaite des Blacks, c'est lui, John Key, qui allait payer, lui et son déficit annoncé de 24 milliards, une somme importante dans ce pays de 4 millions d'habitants (contre 40 millions de moutons).

Ronald King LA PRESSE

L'humeur du pays fluctue selon les résultats de cette équipe, dont on dit qu'elle cimente la société néozélandaise. Dans un récent passé, après une défaite contre le grand rival australien, 40% des travailleurs néozélandais ne s'étaient pas présentés au boulot le lendemain.

John Key a dû suer autant que les Français réunis au bar Massilia hier matin. Il était bien sûr interdit de révéler le score final sous peine d'expulsion (le match avait eu lieu à 4h.) Au menu rugby: la tourtière australienne, faite de toutes les parties de l'agneau.

Les All Blacks étaient largement favoris, mais ce grand club a le don de perdre au mauvais moment. Il attendait ce championnat depuis 24 ans. Et la France est la bête noire des All Blacks, celle qui a le don de gâcher le party.

Avec un score (final) de 8-7 en faveur des Kiwis, les dernières minutes de la partie ont été interminables. Ces saprés Français ont vraiment le don de sortir leur meilleure performance quand ils ont un pied dans la tombe. Un curieux trait de caractère sportif.

Il faut savoir que le rugby est une affaire sérieuse dans l'Hexagone aussi. Je vous recommande une visite web de la chapelle Notre-Dame-du-Rugby, à Larrivière-Saint-Savin dans le sud-ouest de la France, pour voir les reliques, les vieux souliers des héros, les vieux maillots et ballons, et surtout les vitraux avec des joueurs de rugby agenouillés devant la Vierge Marie, qui est nettement une fan du ballon ovale...

Des Bleus transformés

Le silence était lourd au Massilia mais, en fait, le gros de la pression était sur les All Blacks, qui jouaient à domicile. On n'avait pas vu, depuis le début de ce tournoi, des Bleus aussi fringants, énergiques et agressifs. Ils étaient beaux à voir. On s'attendait à un massacre, on a plutôt eu droit à du grand spectacle. L'honneur de la patrie est sauf...

À mes yeux de novice, le match a semblé plus robuste que les précédents. Il faut croire qu'une finale de la Coupe du monde n'est vraiment pas un rendez-vous comme les autres. J'ai cru détecter quelques commotions cérébrales, j'ai cru entendre quelques os craquer et je n'ai pas aimé du tout le sang qui coulait des oreilles du capitaine néozélandais.

Les gérants d'estrade

Au coup de sifflet final, pendant que la Nouvelle-Zélande entière poussait un grand soupir de soulagement, les gérants d'estrade se sont agités sur l'avenue du Parc. Il paraît que le coach Marc Lièvremont - il s'est excusé, avant la finale, d'avoir traité ses joueurs de «sales gosses» - aurait dû demander un temps d'arrêt dans les dernières minutes pendant que les Blacks écoulaient le temps et bottaient le plus loin possible. L'écart n'était que d'un point!

Les gérants d'estrade sont partout les mêmes dans le monde. Ils connaissent toutes les solutions, ils savent que les dirigeants de leur équipe sont des nuls, qu'ils auraient gagné s'ils avaient été entraîneurs... Tous les mêmes, mais les Français, un peu plus.

Ce qui nous amène à mon copain Dominique, le Niçois qui se lève la nuit et enfile son survêtement de la France pour voir les matchs en direct. Il m'a écrit un courriel nocturne que j'ai lu en me levant: «Le grand gagnant de cette Coupe du monde, c'est... le rugby.» Vrai, tant qu'à présenter une finale au monde entier, on ne pouvait trouver mieux que celle d'hier.

Et puis Dominique s'est lancé dans une longue attaque contre les médias «anglo-saxons, grands perdants de cette coupe.» Je n'ai pas compris pourquoi, mais il en avait encore contre l'Angleterre, que la France a pourtant éliminée il y a deux semaines. Il était question de «saloperies» qui ressortent quand la France va bien et de bien d'autres rancunes. La guerre de Cent Ans s'approche du millénaire.

Les coachs et les joueurs ont ensuite parlé aux médias et je m'étonne toujours de voir que les sportifs répètent les mêmes platitudes partout dans le monde. Ils remerciaient leurs partisans, cette victoire est pour eux, ils félicitaient leurs coéquipiers qui ont tout donné, ils étaient fiers pour leur pays...

Ce qui nous amène à Aurélien Rougerie, joueur français qui avait adressé des reproches aux médias au cours de la semaine précédente: «Vous êtes chanceux, il n'y a personne pour critiquer vos performances...»

Faux, mon ami Aurélien.

Si les journalistes français à qui il parlait ne faisaient pas du bon travail, leurs patrons ne leur auraient pas payé les frais d'un voyage en Nouvelle-Zélande. Ce sont les tops, pour causer français. Ils sont toujours critiqués et si les critiques sont mauvaises, ils se retrouvent à la rubrique des chiens écrasés ou à la chronique nécrologique.

Sans rancune, Aurélien.

Enfin, il y a cette délicieuse publicité qui montre un footballeur se roulant au sol après avoir effleuré un rival. Il se tord de douleur jusqu'à ce que le soigneur arrive pour refaire sa coiffure et mettre un peu de fixatif sur sa tête. Une voix hors champ nous dit: Football is for girls... Try rugby!

Photo: Robert Skinner, La Presse

Les Français réunis au bar Massilia hier ont presque vu leurs favoris renverser les All Blacks de la Nouvelle-Zélande.