Des centaines de gens d'affaires qui fuient sans payer leurs dettes. La Chine est secouée par un scandale financier gênant et inquiétant.

Richard Dupaul LA PRESSE

Le crédit au noir. C'est le sujet économique de l'heure en Chine.

Depuis peu, les PME de Wenzhou - ville industrielle située au sud de la Chine - font la une de la presse locale en raison des ravages du «crédit non autorisé».

Quelque 200 chefs d'entreprise auraient fui la ville depuis avril, incapables d'honorer leurs dettes et au bord de la faillite. Certains, dont au moins deux cas confirmés, sont allés jusqu'à se suicider. Des médias étrangers parlent de véritable panique.

Pourquoi le crédit au noir dans un pays qui nage dans l'argent? Parce que des milliers de PME en ont grand besoin. Privées de liquidités par les banques, qui sont sous le coup des sévères restrictions sur le crédit et qui préfèrent prêter aux sociétés d'État, les petites entreprises de la région étouffent.

Elles sont contraintes de s'adresser à des «sociétés privées», autrement dit des prêteurs usuraires la plupart du temps. Et comme on peut s'en douter, les taux y sont fort élevés, pouvant aller de 20% à plus de 100%.

Des analystes avancent que ces prêts informels représentent le quart de tout le crédit au pays. Le Crédit Suisse évalue ce marché noir à plus de 600 milliards CAN, avec une progression de 50% par an. Un business donc très important, qui représente environ 10% de l'économie chinoise.

Un petit «subprime»

Sans s'en réjouir ouvertement, des commentateurs et analystes occidentaux ont vite fait de pointer cette verrue gênante au visage de l'économie chinoise.

L'agence de notation Fitch, sans mentionner le cas spécifique de Wenzhou, s'est alarmée à au moins deux reprises de la vague de prêts non autorisés qui menace le secteur financier.

Des commentateurs européens évoquent même la possibilité d'un «subprime» chinois, soit d'une crise financière semblable à celle qui, en 2008, a plongé les États-Unis et le monde occidental dans une profonde léthargie économique.

Qu'est-ce qui a déclenché ce dérapage du géant chinois? En un mot, l'inflation. Pékin lutte depuis des mois pour contenir une flambée des prix, qui gruge le pouvoir d'achat des travailleurs de plus en plus frustrés. L'État a ainsi imposé des mesures très sévères aux banques pour freiner les prêts à la consommation et aux PME, mais aussi la spéculation immobilière.

Bien que ces mesures donnent de bons résultats, surtout dans l'immobilier où la croissance des prix a ralenti récemment, les autorités n'avaient pas prévu l'émergence d'une industrie souterraine du crédit. De toute évidence, le gouvernement communiste à la tête de la deuxième économie mondiale a négligé une règle bien connue chez nous: le capitalisme déteste le vide... c'est une bête rusée qui flaire les bonnes occasions, légales ou non.

La situation est suffisamment grave pour que, début octobre, le premier ministre Wen Jiabao se soit déplacé dans la région de Wenzhou, accompagné du gouverneur de la banque centrale.

Et mercredi dernier, dans un geste peu habituel, Pékin a admis l'existence du problème, en annonçant une série de mesures visant à soutenir les PME en manque de liquidités.

Pour cela, le gouvernement autorisera des ratios de réserves obligatoires «relativement bas» pour les banques locales prêtant aux PME. Ces petites banques pourront aussi emprunter en émettant des obligations. Qui plus est, on va exonérer les PME de certaines taxes et charges.

À n'en pas douter, les autorités chinoises sont inquiètes. Et pour cause. Selon l'agence Chine Nouvelle, les PME créent quelque 80% des emplois du pays.

Pour le moment, Wenzhou est ciblée. Mais on craint que le phénomène ne se répande ailleurs. Des grandes entreprises d'État ont déjà lancé leur propre société de crédit.

Économiste en chef au Development Research Centre du Conseil d'État, Zhang Wenkui estime que les nouvelles mesures n'apporteront qu'un soulagement temporaire. Et que rien ne changera tant que le secteur bancaire ne se sera pas réformé, en offrant des services adaptés aux différents clients.

«C'est comme un système d'irrigation dont l'eau n'irait que vers les grands arbres et ignorerait tous les arbustes», a illustré le spécialiste, cité par une agence de presse.

Le problème, c'est qu'à court terme, Pékin ne peut trop ouvrir les vannes du crédit. Car on risque de défaire tout le travail accompli jusqu'ici pour juguler l'inflation. Beau dilemme...