Pour bien mesurer l'importance de l'échange de prisonniers survenu hier entre Israël et le Hamas, il faut se reporter il y a une dizaine d'années, vers une époque où le son d'une sirène de police causait un état de panique collective partout en Israël. La «deuxième intifada», soulèvement palestinien qui a éclaté en septembre 2000 après l'échec des négociations de paix, faisait alors rage. Les kamikazes frappaient partout: dans les restaurants, les discothèques, en pleine rue.

Agnès Gruda
Agnès Gruda LA PRESSE

Arnold Roth n'oubliera jamais le 9 août 2001, jour où un terroriste s'est fait exploser à la pizzeria Sbarro, en plein centre-ville de Jérusalem, tuant 16 personnes, dont sa fille Malka. Elle avait tout juste 15 ans.

«Surchargés, les réseaux de cellulaires étaient tombés en panne, et il était impossible de joindre qui que ce soit. Pendant plusieurs heures, nous nous sommes accrochés à l'espoir que Malka était vivante», raconte Arnold Roth, que j'ai joint hier à Jérusalem. Puis, vers 1h du matin, il y a eu l'annonce fatidique, suivie du voyage cauchemardesque vers une morgue de Tel-Aviv.

Ahlam Tamimi, la jeune femme qui a conduit le kamikaze vers la pizzeria Sbarro, fait partie des 1027 prisonniers libérés en échange du soldat Shalit. Journaliste à temps partiel, elle avait rejoint sa station de télévision pour y annoncer la nouvelle de l'attentat.

Aux yeux d'Arnold Roth, Ahlam Tamimi n'est ni plus ni moins qu'un «monstre, issu d'un système qui fabrique des monstres». Il craint qu'une fois libérée, cette belle jeune femme, qui ne s'est jamais repentie pour son rôle dans cet attentat, ne génère... d'autres monstres.

Contrairement à ce qu'on a vu par le passé, cette fois, Israël ne s'est pas contenté de libérer quelques simples voleurs d'autos. Plusieurs des noms qui figurent sur la liste des libérations sont mêlés à des assassinats de civils israéliens. Forcément, l'accord de libération du soldat Shalit a provoqué un intense débat en Israël. Les critiques reprochent au gouvernement d'avoir donné trop, contre trop peu. Et d'avoir ainsi ouvert la voie vers d'autres kidnappings.

Mais en même temps, pas loin de 80% des Israéliens favorisent cet échange. Après plus de cinq ans de captivité, Gilad Shalit était devenu une véritable icône. Dans ce pays où le service militaire est obligatoire pour tous, y compris les femmes, ce militaire était devenu «le fils, le frère, l'ami de coeur de chacun», dit Constanza Musu, spécialiste du Proche-Orient à l'Université d'Ottawa. Autrement dit: une majorité d'Israéliens étaient prêts à le faire libérer à n'importe quel prix.

Le grand gagnant de cet échange est donc le premier ministre Benyamin Nétanyahou qui, devant la protestation sociale et la contestation politique, avait bien besoin d'une victoire pour rehausser sa cote de popularité. Les images d'un Gilad Shalit émacié, fragile, qui retrouve les siens après plus de cinq ans de séparation, lui colleront dorénavant à la peau, contrebalançant un bilan par ailleurs négatif.

Mais cet échange fait aussi un autre gagnant: le Hamas. Ce mouvement islamiste qui contrôle la bande de Gaza se trouvait aussi en position de faiblesse. De plus en plus contesté par les habitants de Gaza, il s'est fait éclipser par le président Mahmoud Abbas et sa démarche de reconnaissance de l'État palestinien devant l'ONU.

Il peut maintenant mettre à son crédit les images émouvantes de retrouvailles familiales. Même si certains lui reprochent d'avoir consenti trop de concessions, en laissant quelques grands prisonniers derrière les barreaux, le Hamas retrouve un peu de son aura dans l'opinion palestinienne.

Parmi les quelques mots qu'il a prononcés à son retour, Gilad Shalit a souhaité que l'échange ayant permis sa libération ranime le processus de paix. Mais rien n'est moins sûr. Car les Palestiniens risquent d'en déduire que les enlèvements sont politiquement payants. Côté israélien, le gouvernement Nétanyahou vient tout juste de permettre de nouvelles constructions juives dans les quartiers arabes de Jérusalem pour «faire passer» l'échange de prisonniers auprès de l'extrême droite israélienne. Ce qui ne va pas du tout dans le sens de la paix - laquelle figure du côté des perdants de l'échange.