Il n'a fallu qu'une allumette. Une manif qui s'étire depuis un mois dans un petit parc du sud de Manhattan. Et l'incendie s'est propagé comme un feu de broussailles aux grandes villes d'Amérique, d'Europe et d'Asie. De Hong- Kong à Lisbonne. De Chicago à Tokyo.

Sophie Cousineau LA PRESSE

Le ras-le-bol du gagne-petit, il est palpable. L'écoeurement devant les financiers qui vivent impunément dans l'opulence, en dépit de leurs excès passés, il est généralisé.

Tous ne sont pas animés par une colère de même intensité. L'atmosphère bon enfant qui règne au square Victoria contraste avec les scènes de violence de Rome. En ce sens, l'indignation de la planète est à géographie variable.

Sans surprise, le ressentiment des Américains qui ont payé de leur poche pour sortir leurs banques du pétrin est nettement plus marqué que celui exprimé au Canada. Et cela, même si plusieurs des investissements du gouvernement américain au capital d'institutions financières ont rapporté un rendement intéressant au fisc!

Toutefois, cette révolte américaine est à la hauteur du discours ambiant. Le mouvement Tea Party a si bien réussi à faire parler de lui que tous les politiciens doivent maintenant composer avec cette force populiste conservatrice. En ce sens, il était grand temps qu'il y ait, dans la société américaine, un début de contrepoids à ce mouvement qui cherche à réduire le gouvernement à sa plus simple expression - institutions militaires exceptées.

Si les Canadiens sont moins nombreux à manifester, c'est que leur situation économique est plus enviable que celle des Américains, dont les perspectives d'emploi paraissent bouchées. C'est du moins ce que le gouvernement de Stephen Harper aime croire.

Le pays n'a pas dû investir massivement pour renflouer ses institutions financières. Et le chômage est nettement moins élevé ici qu'aux États-Unis, soit 7,1% en septembre dernier contre 9,1% là-bas.

Tout cela est vrai. Cependant, le fossé entre les riches et les pauvres se creuse au Canada. Lorsque les experts en ressources humaines comparent les émoluments des patrons canadiens avec ceux de leurs collègues américains, l'ascenseur de la rémunération tire toujours les PDG d'ici vers le haut.

Cette tendance est si établie que les inégalités de revenus (mesurées par le coefficient de Gini) se rapprochent de celles observées aux États-Unis, constate le Conference Board du Canada dans une étude récente.

Le fossé se creuse aussi entre les plus vieux et les plus jeunes, dont les perspectives d'avenir sont moins intéressantes que celles de leurs parents. Dans bien des secteurs, la précarité de l'emploi est la norme. Et même dans les grandes entreprises syndiquées, les conditions de travail se dégradent. Avec la multiplication des clauses discriminatoires, entre autres, les plus jeunes devront travailleur plus longtemps avant de toucher une retraite qui s'annonce moins confortable.

Tout cela pour dire qu'il faut vraiment porter des lunettes roses pour affirmer que ce mouvement de révolte ne concerne pas le Canada.

Cela dit, les indignés du square Victoria et d'ailleurs vont devoir mettre la classe moyenne dans le coup pour changer le cours des choses. Car les autorités politiques et réglementaires qu'ils cherchent à secouer, à sensibiliser font face à des groupes de pression bien organisés.

Aux États-Unis, au Royaume-Uni et dans plusieurs autres pays, c'est frappant. Les réformes entreprises à la suite de la crise financière ne sont pas encore mises en oeuvre que déjà, les banques et autres institutions se rebiffent. Contestations judiciaires, manoeuvres dilatoires pour repousser ou adoucir la réglementation, les lobbies de l'industrie financière font des heures supplémentaires.

C'est dans ce contexte que s'inscrit la critique virulente du grand patron de JPMorgan Chase, Jamie Dimon, à l'endroit du gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney. Jamie Dimon considère comme excessives les réserves en capital supplémentaires qui seront exigées aux plus grandes institutions financières en vertu des nouvelles règles internationales.

Les indignés de Wall Street et de Bay Street devront aussi travailler sur d'autres fronts. Sensibiliser les citoyens et les gouvernements, c'est très bien. Mais la lutte contre les pires excès du capitalisme se joue ailleurs.

La réglementation du système financier est une affaire complexe et ne se résume pas à une seule taxe sur les transactions financières, mesure populiste entre toutes.

Par exemple, ce sont les actionnaires qui, en principe, choisissent les administrateurs qui établissent les politiques de rémunération, dont les primes de départ qui sont souvent excessives. Qui plus est, les actionnaires peuvent maintenant se prononcer sur les politiques de rémunération de plusieurs entreprises, même si ce vote reste consultatif.

L'achat d'une seule action donne un droit de parole aux assemblées générales, comme le savent les mouvements de défense des droits des actionnaires.

De plus, plusieurs investisseurs institutionnels sont sensibles aux enjeux dits sociaux et se dotent en conséquence de lignes directrices pour leurs votes. Ils peuvent intervenir là où les petits actionnaires se sentent impuissants.

Ce sont autant de recours à explorer, pour aller plus loin que de crier son mépris et sa haine envers le 1%. Évidemment, cela demande une connaissance des enjeux. Et la réglementation du système financier est souvent rébarbative.

Mais bon, je suis la première à en convenir. Il est infiniment plus sympathique d'organiser un squat en plein centre-ville que de mettre son nez dans la réforme de Bâle III...

Pour joindre notre chroniqueuse: scousineau@lapresse.ca