Au milieu du square Zuccotti, à New York, trône un vaste bosquet de chrysanthèmes. Les protestataires qui occupent la place depuis un mois y ont inséré des bouts de carton sur lesquels ils ont inscrit: «S'il vous plaît, ne piétinez pas les fleurs.»

Mis à jour le 18 oct. 2011
Agnès Gruda
Agnès Gruda LA PRESSE

Cet appel est largement respecté. En un mois de protestations, les manifestants d'Occupy Wall Street n'ont pas écorché un seul pétale de chrysanthème. Ce respect scrupuleux de l'ordre public est un des aspects les plus frappants de ce mouvement qui a su préserver, du moins jusqu'à maintenant, son caractère pacifique. Exception faite de quelques actes de vandalisme en Italie, la mobilisation internationale de samedi n'a pas dérogé à la règle. On est loin, très loin des «Black Blocks» qui avaient l'habitude de faire déraper les manifs contre les rencontres du G8 et du G20. Et qui donnaient un prétexte facile à la répression policière.

Les occupants du square Zuccotti, eux, respectent la loi au point d'avoir abandonné tout système d'amplification sonore pour ne pas déranger le voisinage. Des gens tout à fait respectables n'hésitent donc pas à les appuyer. Y compris des économistes connus, dont le Prix Nobel Joseph Stiglitz.

Une autre chose qui frappe quand on passe quelques heures au square Zuccotti, c'est que le mouvement est loin d'être monopolisé par des jeunes. Le noyau d'organisateurs compte une cinquantaine de personnes, dont plusieurs profs et étudiants universitaires. Mais sur la place, toutes les générations se confondent. Le plus vieux manifestant que j'y ai rencontré avait... 81 ans. Professeur de latin à la retraite, il avait roulé de sa petite ville du Connecticut pour dénoncer les «ploutocrates» qui dirigent son pays.

Ce jour-là, au square Zuccotti, il y avait aussi trois «grands-mères pour Occupy Wall Street». L'une d'entre elles était une travailleuse sociale retraitée, une autre une ancienne prof. Ce vaste éventail générationnel ajoute à la respectabilité du mouvement. Et sert de bouclier contre un éventuel coup de force de la police. Des images de policiers délogeant de vieilles dames et des manifestants préoccupés par l'état des plates-bandes publiques, ce ne serait pas génial pour l'image du maire Michael Bloomberg...

Une autre caractéristique d'Occupy Wall Street: le mouvement est totalement indépendant de tout cadre idéologique. Oui, les occupants du parc Zuccotti sont soucieux de l'écologie et ils filtrent leur eau de vaisselle pour éviter le gaspillage. Et oui, on retrouve parmi eux quelques habitués des contestations sur les campus. Mais en même temps, ils ne sont soumis à aucune «grille d'analyse». Leur seule base d'action est la réalité toute nue d'un système économique qui a perdu la tête.

«Ce système a nationalisé les pertes des entreprises et a privatisé leurs profits», a dénoncé Joseph Stiglitz lors d'un passage remarqué au square Zuccotti. Selon lui, cette économie «déformée» ne correspond même plus à la définition du capitalisme et de l'économie de marché.

En fait, en plusieurs heures passées avec les manifestants, je n'en ai pas rencontré un seul qui remette en question le principe même de l'économie de marché. La plupart veulent plutôt réformer le système, revenir aux sources de la démocratie américaine, la soustraire au monopole du «1% des plus riches», la rendre plus juste et plus équitable. C'est tout.

Plusieurs d'entre eux sont d'ailleurs des électeurs de Barack Obama qui veulent aider leur président en faisant contrepoids aux grands intérêts financiers. C'est le pouvoir de la rue contre le pouvoir de l'argent.

Ce qui m'amène au principal reproche formulé à l'endroit des manifestants: l'absence de demandes concrètes qui donne l'impression que ce mouvement sans tête tire un peu dans tous les sens.

Ce refus est généralement perçu comme une faiblesse. Mais il se pourrait aussi qu'il ajoute de la force à cette vague contestatrice qui déferle maintenant sur tous les continents.

Car ça permet aux manifestants de rester à l'écart de la politique «politicienne». Ils n'ont pas à se positionner sur des programmes pointus, ils évitent aussi les débats d'experts et la récupération politique. Ça leur permet aussi d'adapter leurs discours à la situation de chaque pays.

Surtout, ça leur permet de concentrer leur indignation sur l'essentiel: une démocratie pervertie qui empêche les politiciens les plus réformateurs d'implanter leurs réformes, parce qu'ils sont otages des grandes sociétés qui les financent. Et ce message, il résonne partout, y compris au square Victoria.

Comme m'a dit une des grands-mères de la place Zuccotti: «Nous n'avons pas besoin de préciser nos demandes. Notre message, C'EST la protestation.»

Aux politiciens d'en tirer les bonnes conclusions.