J'avais prévu écrire un texte sur les indignés de Wall Street, dont la colère déborde au nord de la frontière. Mais je pourrai bien y revenir la semaine prochaine.

Sophie Cousineau LA PRESSE

Il y aura encore des manifestants à Zuccotti Park, ce parc du sud de Manhattan qui, soit dit en passant, appartient à la société torontoise Brookfield Asset Management par l'entremise de sa filiale immobilière. Mais il n'y a qu'une occasion de dire au revoir à mon collègue Claude Picher.

À mon arrivée à La Presse, en 1998, on m'a assignée à un poste de travail qui se trouvait directement en biais du sien. Mais avec nos minuscules bureaux de l'époque, même les piles dangereusement hautes de documents poussiéreux n'arrivaient pas à créer un espace privé. Nous étions tous des intimes.

Comme beaucoup de jeunes reporters, j'étais intimidée de croiser les grands chroniqueurs de la rédaction. D'autant que nos patrons - et c'est le propre des boîtes de communications - négligeaient souvent de faire les présentations.

Il y avait Pierre Foglia, dont la petite voix ne collait pas du tout à la voix profonde que je lui avais prêtée en lisant ses chroniques. Et il y avait Claude Picher, qui était nettement moins engoncé que l'homme à la chemise blanche et au noeud papillon qui animait l'émission Questions d'Argent à Télé-Québec.

C'est un réalisateur de Télé-Québec qui l'avait forcé à porter un noeud papillon à toutes les émissions. Tout cela pour lui créer une image d'autorité immédiatement reconnaissable.

De fait, Claude Picher ne portait jamais de noeud papillon. Mais il en était ainsi avec Claude. L'image que plusieurs de ses collègues et lecteurs se faisaient de lui était souvent éloignée de la réalité.

Parce qu'il pourfendait les déficits et l'endettement public excessif, parce qu'il défendait la rigueur fiscale, une cause beaucoup plus impopulaire à l'époque qu'aujourd'hui, on l'accusait d'être insensible au chômage et à la pauvreté. Parce qu'il parlait de Bourse et de finances personnelles, on présumait qu'il était né avec une cuillère d'argent dans la bouche. Lui qui a grandi dans une famille très modeste du quartier Hochelaga!

Parce qu'il a un souci maniaque de la qualité du français, parce qu'il est féru d'histoire et de géographie, on croyait qu'il avait fréquenté les meilleurs collèges classiques du Québec. Personne ne soupçonnait que c'est un autodidacte qui a lu passionnément toute sa vie.

Il fallait entendre les échanges littéraires entre lui, Rudy Le Cours et notre chroniqueur vin Jacques Benoit, un auteur méconnu que j'avais lu dans un cours de littérature québécoise à McGill.

Il fallait l'entendre discuter de cuisine française et de currys indiens. J'ai encore sa recette - parfaitement décadente - de ris de veau au bacon, au poivre rose et à la crème, qu'il fallait faire dégorger pendant six heures, et pas une de moins.

Vedette de la radio, de la télé, de l'écrit, Claude Picher aurait pu regarder ses jeunes collègues de haut. Mais il partageait généreusement son savoir encyclopédique sur tous les concepts les plus rébarbatifs des comptes nationaux, avec la passion qui le caractérisait.

Hier encore, alors qu'il faisait ses adieux à la salle de rédaction, il a fait une envolée, à brûle-pourpoint, sur les théories sur l'épargne des ménages qui ont valu à Franco Modigliani un prix Nobel d'économie.

C'était un formidable prof, pour les journalistes de la section comme pour tous les Québécois à qui il enseignait les rudiments de l'économie. Là où certains journalistes ont abdiqué et cessé de vulgariser les concepts, sous prétexte que l'espace est compté, là où certains journalistes écrivent pour les experts, sous prétexte que monsieur et madame Tout le Monde ne les liront pas, Claude Picher a toujours cherché à démocratiser l'information.

Dans un monde de plus en plus complexe, où l'exercice de ses droits de citoyens exige une compréhension des enjeux, Claude Picher a comblé l'écart entre les riches et les pauvres du savoir.

Il y parvenait grâce à son style direct, sans fioriture. Et ses conclusions coup-de-poing qui ne laissaient planer aucun doute sur ses opinions. Que vous soyez d'accord ou non avec lui, vous saviez toujours à quelle enseigne il logeait.

C'était d'autant plus impressionnant que ce Lucky Luke du journalisme rédigeait ses textes plus vite que son ombre. Aux budgets de Québec et d'Ottawa, les journalistes avaient encore le nez dans les documents volumineux qu'il tapait furieusement. À peine commencions-nous à écrire que déjà, il mettait son «-30-», ce code qui indique au réviseur que le texte est complet.

Il avait 66 ans et 66 budgets derrière la cravate lorsque cet infatigable travailleur a été pris d'un doute. Les hauts fonctionnaires des Finances et les profs d'université avec qui il aimait échanger des idées sont maintenant partis à la retraite. Et les sujets, qui étaient toujours plus nombreux que les espaces de ses chroniques, ont commencé à se raréfier.

Plutôt que de se contenter d'écrire sur des études, plutôt que de réchauffer des histoires, il a préféré partir, pour couler des jours heureux avec sa Gisèle. C'est tout à son honneur.

Il faudra s'y faire, toutefois. Car si Claude signe aujourd'hui son dernier texte, il nous manque déjà.