Jacques Duchesneau doit être un peu fatigué, ce matin.

Vincent Marissal LA PRESSE

Depuis la fuite de son rapport sur la collusion dans l'industrie de la construction, la semaine dernière, il est au centre des conversations, des débats et des nouvelles au Québec. Comme s'il n'y avait pas suffisamment d'agitation dans sa vie, le chef de l'Unité anticollusion a participé hier soir à l'enregistrement de Tout le monde en parle, un exercice à très haute teneur en stress et en adrénaline.

Ce passage à TLMEP suscite un flot continu de commentaires sur Twitter et dans les autres médias depuis mercredi. Les uns affirment qu'il a le droit (et même le devoir) de parler directement aux Québécois ; les autres l'accusent de manquer de respect envers le Parlement et de loyauté envers son employeur.

Jacques Duchesneau devait-il accepter l'invitation de TLMEP? se demande-t-on dans les chaumières.

Je pense qu'il aurait dû passer un tour - je vous expliquerai pourquoi dans un moment -, mais la première question que je me suis posée est plutôt : PEUT-il participer à une telle émission (ou même parler aux médias, point) sans trahir un devoir de réserve élémentaire et sans risquer de miner la crédibilité de son rapport ?

Jacques Duchesneau, qui a des pouvoirs d'enquête et dont le mandat doit encore durer six mois, n'est-il pas tenu de rester dans l'ombre ? Bref, son contrat l'autorise-t-il à défendre et à détailler son rapport dans les médias ?

Pour obtenir réponse à cette question, il m'a d'abord fallu trouver qui est le patron de M. Duchesneau, une affaire beaucoup plus compliquée qu'il n'y paraît.

Il a fallu quelques heures au cabinet du ministre des Transports, Pierre Moreau, pour me donner une réponse.

« Le patron de Jacques Duchesneau est Robert Lafrenière, le commissaire à l'Unité permanente anticorruption (UPAC), puisque l'Unité anticollusion a été "annexée" à l'UPAC, tel qu'il était prévu lors de la création de l'UPAC », m'a précisé le bureau de M. Moreau, hier soir, par courriel.

On ne sait pas ce que pense Robert Lafrenière des sorties publiques de son subalterne puisqu'il est muet et invisible. C'est le ministre des Transports, qui a engagé M. Duchesneau et qui a commandé le fameux rapport, qui a commenté les apparitions médiatiques du chef de l'UAC.

C'est aussi M. Moreau qui rencontrera M. Duchesneau, aujourd'hui, afin de « voir quelles suites le MTQ pourra donner aux recommandations de M. Duchesneau et quelles suggestions il a concernant la mise en place de ces recommandations », précise encore le cabinet du ministre des Transports.

Quant aux sorties publiques du chef de l'Unité anticollusion, Pierre Moreau a déclaré, comme plusieurs de ses collègues ministres, que Jacques Duchesneau peut parler de son rapport où bon lui semble, y compris le dimanche soir à TLMEP.

N'est-il pas tenu légalement, ou du moins moralement, en vertu de ses conditions d'embauche et des pouvoirs qui lui ont été donnés, à la plus grande réserve ? ai-je demandé.

« Il y a une clause de confidentialité dans son contrat comme dans la plupart des contrats de ce genre », s'est-on borné à me répondre.

Clause de confidentialité ou pas, personne au gouvernement n'oserait en ce moment interdire à Jacques Duchesneau d'aller à TLMEP (ou ailleurs) pour parler de son rapport. Le gouvernement Charest a déjà perdu la bataille de l'opinion publique, il ne veut pas en plus se faire accuser de museler un brave enquêteur qui se bat contre le système.

La réalité, c'est que personne à Québec ne contrôle M. Duchesneau, et celui-ci, visiblement, a décidé de s'occuper lui-même de son plan de communication.

La fuite de son rapport, la semaine dernière, démontre bien que quelque chose ne tourne pas rond entre l'UPAC, l'UAC et le gouvernement.

Par ailleurs, il faut se rappeler que Jacques Duchesneau, à peine nommé à l'UAC l'an dernier, a dû se retirer pendant plusieurs mois en raison d'allégations d'irrégularités dans le financement de sa campagne à la mairie de Montréal, en 1998. Une enquête du Directeur général des élections l'a blanchi, mais l'épisode lui est apparemment resté en travers de la gorge.

On sait aussi que Jacques Duchesneau aime bien les médias... qui, depuis des années, le lui rendent bien, d'abord à titre de chef de la police de Montréal, puis comme candidat à la mairie. Il a aussi déclaré en 2009 avoir reçu des offres de financement illégales dans sa campagne pour la mairie. Le revoilà au centre de l'attention médiatique.

Excellent coup de Tout le monde en parle que de l'avoir invité. On critique souvent cette émission, qui navigue entre variétés et affaires publiques, entre showbiz et hard news, mais TLMEP est devenue, après sept ans et avec des cotes d'écoute oscillant entre 1 et 2 millions de téléspectateurs, une grand-messe incontournable. C'est son mandat de se coller sur l'actualité (ça s'appelle Tout le monde en parle, et non On n'en a rien à cirer!).

Bon coup pour TLMEP, mais erreur de jugement de Jacques Duchesneau. Le chef de l'UAC avait au moins trois bonnes raisons pour décliner l'invitation: 1) il est convoqué devant les élus mardi à l'Assemblée nationale, ce qui aurait dû être sa priorité ; 2) il a un statut particulier, proche de celui du Vérificateur général ou du Protecteur du citoyen et, en ce sens, c'est dans le cadre solennel d'une commission parlementaire qu'il devrait s'expliquer, et non dans une émission de télé ; 3) il n'a pas terminé son mandat, il lui reste six mois (payé par les fonds publics), et il ne sait même pas encore quel sort le gouvernement réserve à son rapport.