Investir dans la technologie pour améliorer la productivité? C'est indispensable. Mais pas n'importe où ni n'importe comment.

Marc Tison LA PRESSE

«Ce qu'il est important de faire et que les entreprises ne font pas toujours, c'est d'améliorer et de simplifier les processus au maximum avant de commencer à regarder les investissements sur le plan technologique», soutient Martin Dufour, président directeur général de la firme Merkur, spécialisée en ingénierie manufacturière.

Il est essentiel de cibler les étapes de production qui procurent le plus de valeur ajoutée, et de les distinguer des opérations secondaires qu'il n'est pas nécessaire de mécaniser ou d'automatiser.

Or, c'est là une lacune fréquente chez les PME québécoises, comme a pu l'observer Georges Abdul-Nour, codirecteur de l'Institut de recherche sur les PME, à l'Université du Québec à Trois-Rivières.

Dans un projet mené de concert avec le Conseil national de recherche du Canada, il a suivi 108 PME québécoises, dans tous les secteurs d'activités. Son étude montre qu'en moyenne, le taux de rendement global de l'équipement des PME québécoises ne dépasse pas 40%.

Ce taux signifie qu'avec les arrêts pour l'entretien, pour les réparations, pour les changements de production ou pour les problèmes de pièces non conformes, une machine ne produit qu'à 40% de sa capacité maximale.

Bien planifier

Pourtant, ces activités sans valeur ajoutée sont rarement mesurées. «Dès lors, on ne connaît pas très bien la capacité de nos postes de travail, poursuit Georges Abdul-Nour. Ça amène une planification déficiente.»

Trop souvent, les entreprises investissent une fortune dans des progiciels qui gèrent l'ensemble des fonctions de l'entreprise, mais pas un sou dans un logiciel d'ordonnancement et de planification pour la ligne de production.

«Il faut vraiment investir au niveau de la planification, avec un bon système d'information, insiste Georges Abdul-Nour. Le savoir-faire en matière de gestion est extrêmement important. Notre étude sur les entreprises québécoises montre que le problème vient vraiment de là.»

La manutention et le stockage des pièces et produits constituent sans doute les plus importantes activités sans valeur ajoutée. À cet égard, une forte croissance est l'ennemi numéro un de la productivité.

Les nouvelles machines qu'il faut ajouter en catastrophe sont installées dans les coins libres, sans égard pour l'optimisation des activités.

«Le réaménagement des usines pour diminuer la manutention, et par le fait même diminuer les stocks sur les planchers de travail, est extrêmement important, affirme M. Abdul-Nour. La productivité passe par là.»

Prévoir l'avenir

«Aujourd'hui, améliorer sa productivité ne suffit plus, constate Martin Dufour. Les marchés changent rapidement et les entreprises doivent innover. Elles doivent s'assurer que le choix de nouvelles technologies tienne compte de l'évolution des produits qui seront fabriqués avec cet équipement.»

Il donne un exemple vécu: un fabricant de meubles voulait orienter sa production vers la personnalisation de masse - une apparente contradiction dans les termes. Elle a standardisé et automatisé ses procédés de fabrication, tout en concentrant la variabilité sur certains ajustements qui permettent de personnaliser ses produits.

«La personnalisation de masse permet de fabriquer des produits personnalisés mais à haut volume, décrit-il. Cette entreprise est en mesure de concurrencer les Chinois sur le marché américain, car le coût de main-d'oeuvre direct est équivalent au coût de transport depuis l'Asie.»

Ce fabricant a d'abord éliminé les gaspillages, puis a mécanisé sa fabrication. La production standardisée lui a apporté un troisième gain de productivité.

«C'est complexe mais les entreprises occidentales qui réussissent à mettre ces mesures en place assurent leur survie face aux pays émergents, insiste Martin Dufour. Seulement travailler sur la productivité n'est plus suffisant.»

QUELQUES CONSEILS PRODUCTIFS

Erreur courante : l'entreprise se procure un équipement de base et sous la pression du vendeur, y ajoute une panoplie de coûteuses options non essentielles. La prévention: améliorer d'abord les processus, faire une étude de faisabilité, bien analyser les besoins et élaborer un cahier des charges qui définit exactement ce qui sera nécessaire.

N'achetez pas une technologie qui ne s'intègre pas à l'équipement actuel, prévient Georges Abdul-Nour. «Ça dérègle complètement le système de production», dit-il.

Évitez d'automatiser à outrance les opérations à faible valeur ajoutée. « Il faut s'assurer qu'on nivelle les capacités des équipements avant de s'intéresser aux manipulations, au transport, aux transferts de composantes entre équipements», avise Martin Dufour.

Attention aux coûteuses lignes de production intégrées où tout est automatisé : «Quand la gamme de produits évolue, la ligne de production ne fait plus le travail », prévient Martin Dufour.

Enfin, «il faut se tenir à jour pour éviter la désuétude technologique», conclut Georges Abdul-Nour.

L'OPINION DE MARC DUTIL

Les dirigeants d'usine et leur patron feront un budget de capitalisation pour l'année et diront par exemple qu'il faut moderniser les profileuses. Un budget est présenté et on leur demande quel est le délai de récupération. Si l'investissement se rembourse en un an, arrête d'en parler puis fais-le. Si c'est en cinq ans, on ne le fera peutêtre pas cette année si on est serré. Pour tout projet dont le délai de récupération est inférieur à deux ans et demi ou trois ans, on aura tendance à aller de l'avant, en l'absence de restriction budgétaire. Mais les projets sont discutés. On s'assure de ne pas tomber en amour avec de nouvelles choses.

- Propos recueillis par Marc Tison