Véronique Bouchard a transformé sa ferme maraîchère biologique de Mont-Tremblant en coopérative de solidarité pour plusieurs raisons. Bien sûr, afin de nourrir sa communauté, mais aussi pour contrer ce qu’elle qualifie de retour au régime seigneurial dans nos campagnes. Explications.

La spéculation sur les terres agricoles au Québec est inquiétante, explique l’agronome de 43 ans. « Il y a une financiarisation de l’activité agricole, dit-elle. C’est rendu tellement cher ! Il n’est plus possible d’acheter des terres et de les rentabiliser avec une production agricole. On est en train de retourner à une sorte de régime seigneurial, où ce sont les plus riches qui seront propriétaires des terres. »

Malgré tout, la Ferme aux petits oignons, une jeune coopérative de solidarité d’à peine un an, arrive à tirer son épingle du jeu. Et la voilà qui multiplie les projets, dont l’ouverture à l’été d’un café-boutique, sur ses terres du chemin de Brébeuf.

À l’issue de son premier exercice financier, la coop de 100 membres, dont 14 membres travailleurs, a enregistré des revenus de 1,7 million.

Près de la moitié de ses revenus provient de l’abonnement aux paniers bios (environ 600 abonnés), mais aussi d’une petite épicerie que l’entreprise d’économie sociale exploite le long de la route 117. Enfin, la ferme maraîchère vend ses produits au marché de Mont-Tremblant, de même qu’à des transformateurs.

La Ferme aux petits oignons produit une cinquantaine de variétés de légumes. Évidemment, les variétés et les volumes varient grandement selon les saisons. De juin à octobre, c’est la corne d’abondance.

C’est au début de la vingtaine, en 2005, que Mme Bouchard et son conjoint d’alors ont loué un bout de terre pour y cultiver des légumes. Ils y ont construit des bâtiments et aménagé des serres, en plus d’un petit logement. En 2010-2011, le couple a réussi à acheter six hectares de terrain, devenant ainsi propriétaire foncier. Depuis 2019, Véronique Bouchard est l’unique propriétaire des lieux.

Une bouée nommée coop

Devant les difficultés et autres risques d’exploiter, comme seule propriétaire, une ferme maraîchère qui produit sur une base annuelle, Mme Bouchard s’est tournée vers le modèle coopératif. Elle demeure propriétaire des terres, mais l’entreprise repose désormais sur un modèle où un membre égale un vote. « Les autres membres ont les mêmes droits que moi. Au moins, ils ont eu la gentillesse d’accepter ma candidature comme directrice générale », dit-elle en riant.

PHOTO FOURNIE PAR LA FERME AUX PETITS OIGNONS

Une partie des membres travailleurs de l’entreprise d’économie sociale.

Pour devenir une coop, la Ferme aux petits oignons a été accompagnée, notamment, par la Coopérative de développement régional Outaouais-Laurentides. Elle a eu droit à de l’aide financière. « Nous avons aussi fait appel à deux firmes d’évaluation et à des juristes pour bien encadrer la transaction et tout faire dans les règles de l’art », relate Véronique Bouchard.

Enfin, rappelle l’entrepreneure, toutes les coopératives doivent suivre la Loi sur les coopératives, c’est-à-dire produire un rapport annuel aux membres et au ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, tenir une assemblée générale des membres, de même que soumettre leurs états financiers à une mission d’examen.

Agroécologique

Le modèle de la Ferme aux petits oignons se veut « agroécologique », dit Véronique Bouchard. « Les gens s’adaptent à ce que la ferme peut produire, dit-elle. On vend directement aux clients. On court-circuite les intermédiaires. On est comme un jardin collectif, mais à très grande échelle. »

La mère de deux enfants affirme que les problèmes de financement, le manque de solidarité, bref l’indifférence généralisée face à la crise agricole, menacent le secteur. « Pendant la pandémie, tout le monde parlait d’autosuffisance alimentaire et d’achat local. Plus maintenant ! Les gens ont recommencé à voyager et sont passés à autre chose. »

Une coopérative de solidarité permet de mieux s’outiller contre les tempêtes et offre des perspectives à long terme, soutient Véronique Bouchard. « Notre pérennité sera autant économique qu’humaine. Nous voulons assurer notre vocation agricole pour plusieurs générations. Mettre en place une fiducie d’utilité sociale est dans nos plans. C’est le meilleur outil pour se protéger et sortir du marché spéculatif. »