Mesurer la tolérance au risque des investisseurs est tout ce qu’il y a de plus normal pour une institution financière, un gestionnaire de portefeuille ou un planificateur. Mais, selon certains, l’exercice serait incomplet, car la plupart des questionnaires sur le sujet explorent bien souvent les trois mêmes angles. Oui, les trois mêmes angles. Devrait-on s’y prendre autrement ? Sans aucun doute, croit Philippe Grégoire, professeur à l’Université Laval.

Stéphane Champagne Stéphane Champagne
Collaboration spéciale

Selon M. Grégoire, à peu près tout le monde, sauf exception, utilise le questionnaire élaboré à la fin des années 1990 par les chercheurs universitaires John Grable et Ruth Lytton pour mesurer le niveau de tolérance au risque de leurs clients.

« Il y a 13 questions dans le questionnaire de Grable et Lytton, et ce sont souvent les trois mêmes questions qui sont utilisées : les objectifs de placement, l’aversion à la perte et la littératie financière », explique le directeur du département de finance, assurance et immobilier de l’Université Laval.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LAPRESSE

Portrait de M. Philippe Grégoire, professeur à l’Université Laval, fait dans le cadre d’un article sur la planification financière.

Ces trois questions sont certes intéressantes et pertinentes. Mais, sans vouloir faire le procès de qui que ce soit, Philippe Grégoire croit qu’il y aurait moyen de creuser davantage. Bref, de faire les choses différemment.

« La fréquence du retour d’information (ou feedback) est quelque chose qui n’est pas assez abordé, dit-il. Quand les gens regardent trop souvent leur portefeuille ou que la Bourse fait les manchettes, ça influence les investisseurs. Ça les rend plus frileux. J’imagine que ce serait trop difficile d’expliquer ce concept et de l’inclure dans un questionnaire. »

Philippe Grégoire évoque également le manque de cohérence entre ce que l’investisseur répondra dans son questionnaire (mesure subjective) et ce à quoi ressemble son portefeuille (mesure objective).

« Il arrive bien souvent qu’un investisseur se dise audacieux alors que son portefeuille démontre le contraire. Et inversement. Le travail d’un conseiller n’est pas de faire changer d’avis l’investisseur, mais disons que s’il y a contradiction, cela devrait être relevé. »

L’importance d’être accompagné

Par ailleurs, outre le fait que l’industrie du placement utilise à peu près les mêmes méthodes d’évaluation pour mesurer la tolérance au risque des investisseurs, il ne faut pas perdre de vue que cette évaluation peut être appelée à changer en fonction du temps, du contexte ou du cheminement de chacun.

C’est pourquoi Angela Iermieri, planificatrice financière depuis 20 ans chez Desjardins, souligne l’importance d’être accompagné quand on désire investir son pécule.

« Les gens répondent aux questionnaires au meilleur de leurs connaissances. En rencontrant et en dialoguant avec son client, le professionnel poussera la discussion et validera les réponses. Souvent, demander à quelqu’un s’il craint de perdre 10 % de son portefeuille n’aura pas le même impact que si on lui dit 10 000 $ à la place. En chiffrant les exemples, ça change les perspectives. »

L’explosion du nombre d’investisseurs autonomes sur les plateformes de courtage depuis le début de la pandémie est-elle un signe que le Québécois moyen est devenu plus tolérant au risque ?

« Pas nécessairement, soutient Mme Iermieri. On a vu le même phénomène lors de l’éclatement de la bulle techno en 2001. La tolérance au risque n’était pas plus élevée, c’était plutôt un effet d’entraînement. Quand il y a de gros mouvements comme on l’a vu ces dernières années avec le bitcoin ou le cannabis, ou encore lors de la correction boursière de ce printemps, les gens se disent : “Je ne veux pas manquer ma chance d’en profiter.” C’est là qu’on voit si un investisseur est accompagné par un professionnel ou pas. »