Le producteur maraîcher Martin Gibouleau ne le cache pas. Il est inquiet et préoccupé, mais il garde espoir.

Yvon Laprade, Collaboration spéciale Yvon Laprade, Collaboration spéciale
La Presse

« J’aime ce que je fais, dit-il. Même si on vit des moments difficiles, je sens que j’ai le devoir de continuer [à cultiver la terre] pour nourrir la population. »

Or, pour semer et récolter des brocolis, des poivrons, des concombres, des choux-fleurs et des cantaloups, pour remplir sa mission, en fait, il a besoin de main-d’œuvre.

L’an dernier, il a accueilli 250 travailleurs étrangers temporaires, à Laval, pour travailler dans les champs.

« À l’heure où on se parle, je ne sais pas combien vont pouvoir venir à cause de la pandémie, appréhende-t-il. Mon scénario le plus pessimiste, c’est que je vais en recevoir deux fois moins que l’an passé. On verra bien. »

16 000

Nombre de travailleurs étrangers temporaires qui viennent travailler en milieu agricole, chaque année, au Québec.

Source : Fondation des entreprises en recrutement de main-d’œuvre agricole étrangère

Martin Gibouleau n’est pas le seul producteur maraîcher à se demander comment il parviendra à faire tourner son entreprise avec des effectifs réduits.

« Autour de moi, sur ce sujet en particulier, c’est le silence, laisse tomber le producteur, également président du conseil d’administration de la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’œuvre agricole étrangère (FERME) [chargée de recruter des travailleurs étrangers temporaires dans le secteur agricole]. On est dans l’inconnu. Personne ne peut nous fournir de réponse précise. C’est un temps dur à passer. »

On arrive à la fin de mars, on doit mettre notre production en marche, mais si les travailleurs ne sont pas là, ça ne servira à rien de tout ensemencer si on n’est pas capables de transplanter, récolter, entretenir.

Martin Gibouleau

Une quarantaine active

La venue de travailleurs étrangers, en nombre suffisant, demeure la priorité des priorités, confirme Jocelyn St-Denis, directeur général de l’Association des producteurs maraîchers du Québec.

Ainsi, plusieurs scénarios sont envisagés, à la fois par les producteurs et les gouvernements, pour mettre en place des conditions sanitaires exceptionnelles, une fois les travailleurs installés dans les fermes du Québec.

Il est question, notamment, d’une « quarantaine active » qui leur permettrait de travailler dans les champs de façon sécuritaire, et pour éviter qu’ils soient en contact avec des sources de contamination.

La question du logement est également à considérer. Les travailleurs pourraient être logés par petits groupes, dans des chambres d’hôtel ou des chalets, en région, soulève Jocelyn St-Denis.

« Il y a des éléments qui restent à ficeler, ajoute-t-il. Mais avant toute chose, il faudra que le gouvernement canadien puisse convaincre des pays comme le Mexique et le Honduras de permettre à ces travailleurs de venir chez nous [dans un contexte de pandémie]. »

La situation n’est pas simple : les travailleurs étrangers qui feront le choix de quitter leur pays pour gagner de l’argent devront convaincre leurs familles qu’ils vont venir travailler dans un pays, le Canada, où il y a le coronavirus…

Jocelyn St-Denis

Une saison « très difficile » en vue

Par ailleurs, de façon réaliste, le directeur général de l’Association – dont les membres sont responsables de 80 % de la production de fruits et légumes au Québec – s’attend à une saison « très difficile » dans les champs.

« Certains vont faire moins de cultures, d’autres vont délaisser la salade pour la pomme de terre. Il risque d’y avoir une moins grande disponibilité, et une moins grande variété. »

Mais puisque la chaîne alimentaire est considérée comme un service essentiel, le producteur Martin Gibouleau entend livrer la marchandise du mieux qu’il le pourra.

« Si c’est essentiel de soigner les gens dans les hôpitaux, ce l’est tout autant de produire des aliments pour les nourrir et les maintenir en santé », dit-il.

Des emplois pour les nouveaux chômeurs

« Le grand défi, c’est le capital humain, constate le professeur Sylvain Charlebois. Si vous cherchez un emploi, dites-vous que les usines de transformation ont besoin d’aide, et vite ! »

Il fait valoir, à titre d’exemple, que les usines de Kraft à Montréal tournent 24 heures sur 24, et qu’il y a fort à parier que bon nombre d’entreprises de ce secteur d’activité, grandes et petites, auront besoin de personnel pour répondre à la demande.

Les centres d’emplois agricoles qui relèvent de l’UPA sont également à pied d’œuvre pour recruter des candidats.

« On sait qu’il y a une [nouvelle] main-d’œuvre disponible », relève Jocelyn St-Denis.

Il est toutefois conscient que ces chômeurs d’occasion vont vite retourner à leur travail habituel, une fois la crise passée.

Tant mieux si, d’ici la reprise souhaitée, ça peut donner un coup de pouce aux producteurs.