Ce n’était pas agréable à regarder. Pendant plus de quatre longues heures sur Teams, des dizaines de victimes de la faillite de Bel-Habitat ont exprimé leur désarroi de toutes les manières possibles. Et leur colère, surtout. Elles ont cherché des explications, des réponses, des miettes d’espoir.

Comme il fallait s’y attendre, elles n’ont pas obtenu satisfaction. Même si Luc Perrier a pris part à la rencontre qui a attiré tout près de 200 personnes.

C’était la grande question : le propriétaire de l’entreprise insolvable s’y pointerait-il ? Serait-il représenté par un avocat ? Vêtu d’un t-shirt gris, l’homme aux traits tirés a fini par allumer sa caméra de piètre qualité.

D’ailleurs, sa connexion internet aussi était de mauvaise qualité. On le voyait mal, on l’entendait mal, il comprenait parfois mal les questions et les faisait répéter. Cela ressemblait à une mise en scène navrante, tant c’était commode pour lui dans les circonstances. Il a même quitté la réunion à deux reprises, ce qui a forcé le syndic à intervenir.

Le mode virtuel a bien servi l’entrepreneur déchu. Dans une vraie salle, les portes de sortie auraient été moins nombreuses. Et il aurait été forcé de croiser le regard sombre et menaçant de ses victimes.

Mais dans bien des cas, même quand les caméras étaient éteintes, le ton des voix suffisait amplement à traduire toute la détresse, toute la rage, toute la rancœur.

Je vous rappelle que 118 familles ont perdu des sommes colossales dans cette affaire qui a des allures de stratagème à la Ponzi, de l’aveu même du syndic Jean Gagnon, de Raymond Chabot, qui enquêtera.

« J’ai déposé 138 000 $. J’ai vendu ma maison. Je me retrouve dans la rue avec deux jeunes enfants. J’ai dit à votre vendeur que c’étaient toutes mes économies. Moi, je veux comprendre pourquoi vous avez fait ça. […] Comment vous arrivez à dormir le soir, à manger, à boire. On est en train de passer le pire été qui soit. J’ai attendu le 28 juillet pour vous dire tout ça en face. Vous n’avez pas seulement ruiné nos rêves, il y a des gens qui ont des envies de suicide. Est-ce que vous avez des enfants ? Des petits-enfants ? Est-ce que vous ressentez ce que nous tous on ressent ? Est-ce que vous savez qu’on ne reverra jamais notre argent, notre terrain, notre rêve ? Est-ce que vous êtes conscients de ça ? Je ne pense pas », lui a dit une femme d’un seul trait.

Luc Perrier a répondu qu’il était « sincèrement désolé » et que ses nuits étaient difficiles. Il a beaucoup répété qu’il travaillait sept jours sur sept et qu’il ne pensait pas qu’il ferait faillite il y a quelques mois. Personne ne semblait le croire. Plus les minutes passaient, plus la colère montait.

Les victimes n’avaient rien à se mettre sous la dent qui leur aurait permis de se calmer, de voir la lumière au bout du tunnel. D’un côté, le syndic n’a pu leur donner l’assurance qu’il y aurait une somme à partager entre les familles. De l’autre, Luc Perrier n’avait pas les bons mots ni la bonne attitude. « On veut la vérité ! », lui répétait-on.

CAPTURE D’ÉCRAN DE L’ASSEMBLÉE VIRTUELLE DES CRÉANCIERS

L’homme d’affaires au passé trouble, reconnu pour être un vendeur d’une redoutable efficacité, s’est fait traiter de menteur à plusieurs reprises. De fraudeur, surtout.

« Pour moi, vous êtes un criminel, parce que le jour où nous avons appris la nouvelle, ma femme a fait une fausse couche. Vous êtes un criminel », a crié un homme, en anglais.

« Tu as pris 360 000 $ de mes économies, et aujourd’hui, tu as tout gâché. Ma santé, la santé de ma blonde. Tu nous as invités chez vous. On a parlé de santé, d’Hippocrate, mais tu as pris mon argent en sachant que tu ferais faillite. C’est ça qui fait mal. Je ne suis pas le seul à être dans le trouble. Il ne me reste plus rien », lui a dit un homme blessé.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les témoignages n’étaient pas du tout redondants. Il y avait un large éventail de situations.

Un couple assis dans une voiture est d’ailleurs venu raconter qu’il avait acheté une maison de Bel-Habitat en 2016. Mais qu’il ne peut l’habiter en raison d’une série de vices de construction. « C’est trop dangereux, il y a de la moisissure, le plancher s’effondre. Nous avons encore une hypothèque à payer pendant 25 ans […] Mon cœur a été brisé par cet homme. Il devrait être en prison. Il a ruiné ma vie ! » Le dossier de Bel-Habitat était pourtant impeccable, selon la Régie du bâtiment du Québec (RBQ) et Garantie de construction résidentielle (GCR)…

Luc Perrier a dit qu’il trouvait « triste » de voir que les gens pensent qu’il est « parti avec un paquet d’argent ». Il a soutenu que ce n’était « pas le cas du tout », toujours sur le même ton calme. Et en utilisant peu de mots.

Syndic d’expérience, Jean Gagnon a mené de main de maître cette assemblée de créanciers totalement hors de l’ordinaire… avec du monde ordinaire. Faisant preuve de patience autant que d’empathie, il a laissé à tout le monde l’occasion de s’exprimer. Même s’il y avait du « défoulement », a-t-il reconnu, il a répété qu’il n’avait pas l’intention de « bâillonner qui que ce soit ».

Crier des noms à Luc Perrier et le confronter ne fera évidemment pas réapparaître l’argent. Mais il fallait offrir cet exutoire. Il fallait que tous les témoignages soient entendus et rapportés dans les médias pour que l’ampleur de la tragédie ne fasse plus aucun doute. Ni pour la RBQ, ni pour GCR, ni pour le ministère de l’Habitation, ni pour Québec, ni pour la Chambre des notaires, ni pour les Villes, ni pour les autres acteurs de la construction.

Le processus d’achat d’une maison neuve doit être revu pour être plus sûr, c’est maintenant une évidence.

Lisez La faillite de Bel-Habitat révèle les failles du système
Lisez Protection des acomptes en habitation « La solution existe déjà »
Lisez Une faillite aux « apparences douteuses »