Travailler fort dans les coins

La Ville de Trois-Rivières a annoncé que le... (PHOTO TIRÉE DU COMPTE FACEBOOK DE LA FONDATION DES CANADIENS POUR L'ENFANCE)

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La Ville de Trois-Rivières a annoncé que le pavillon ultramoderne qui flanque la patinoire Bleu Blanc Bouge portait le nom de Steve Bégin, plus célèbre fils du quartier Des Rivières.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE FACEBOOK DE LA FONDATION DES CANADIENS POUR L'ENFANCE

Le lecteur me pardonnera ce qui ressemble à une deuxième chronique sur le hockey, après celle de samedi. J'aime mieux penser qu'il ne s'agit pas de chroniques sportives, mais bien de chroniques sur la vie.

Go?

Go.

Hier à Trois-Rivières, la Fondation des Canadiens de Montréal a inauguré la 10e de ses magnifiques patinoires extérieures réfrigérées, les patinoires Bleu Blanc Bouge.

Le principe est charmant : le CH installe dans un quartier défavorisé une patinoire d'un calibre que seuls les quartiers riches peuvent se payer. L'idée est de donner aux jeunes de ces quartiers un accès à une installation qui fasse l'envie de tous, en leur donnant le goût du sport.

Coût : 1,4 million.

Puis, après, la Fondation finance l'achat d'équipement de hockey et de cours de patinage, gratis. À quoi bon avoir une patinoire extraordinaire si les jeunes du voisinage ne peuvent pas se permettre de jouer?

Les collectivités sont nombreuses à soumettre des dossiers de candidature pour obtenir une de ces patinoires. Trois-Rivières voulait la sienne depuis 2013.

Et hier, le Canadien a enfin inauguré une patinoire Bleu Blanc Bouge à Trois-Rivières. C'était la fête : Guy Lafleur, Réjean Houle, Jean-Guy Talbot et Youppi ! sont débarqués sous une petite neige, les kids sont entrés sur la patinoire au son de la même chanson de Coldplay qui accueille les joueurs du CH...

Parmi les légendes se trouvait un ex-joueur qui n'est pas une légende du club, un ancien numéro 22 qui n'est pas Steve Shutt : je parle bien sûr du retraité Steve Bégin, qui a joué cinq saisons avec le Canadien.

La beauté de la présence de Steve Bégin, qui avait sur la glace un coeur gros comme le moteur d'une Zamboni - peut-être même gros comme la Zamboni elle-même -, c'est que la patinoire Bleu Blanc Bouge a été inaugurée dans le même parc-école où il jouait, enfant...

C'est aussi que cette patinoire magnifique financée par son ancien club est destinée au genre d'enfant que fut, dans les années 1980, le petit Steve : un enfant pauvre.

«J'étais toujours à la patinoire dans ce quartier qu'on appelait "La Pierre", se souvient Steve Bégin, à qui j'ai parlé hier matin, alors qu'il était en route vers son ancien patelin. Je jouais au point de me geler les orteils. Non, pour vrai : je me suis gelé les orteils, un jour, au point que les médecins ont craint de devoir m'amputer...»

Au parc Cardinal-Roy, au début des années 80, il y avait deux patinoires. Une patinoire sans bande pour les petits... Comme Steve. Lui, il préférait jouer sur la «vraie» patinoire, avec les grands : «À 7, 8 ans, je jouais avec les grands. Mon père m'avait dit que si je voulais apprendre, fallait jouer avec les meilleurs.»

C'est son père qui l'élevait, lui, son frère et sa soeur. Un père qui a fait de son mieux, mais qui était plombé par une maladie : l'alcoolisme. L'alcoolisme empêchait Gilles Bégin de garder un emploi et la famille vivait du chèque de BS du père.

«Il n'a jamais été déplacé, il n'a jamais levé la main sur nous», dit aujourd'hui Steve Bégin.

Mais quand même, la vie était rude dans le quartier qu'on appelle District Des Rivières... Et dans le logement de Gilles Bégin. «C'était un quartier reconnu comme très pauvre, des HLM. Pour manger, un dépanneur-épicerie nous faisait tout à crédit. Au 1er du mois, mon père allait payer. On était plusieurs familles comme ça.»

Steve Bégin vous raconte ça et il n'a aucune amertume. Ni contre sa vie d'enfant ni contre son père. 

«Tu me donnerais la chance de renaître dans une famille riche, ce serait non. Je retournerais d'où je viens. Ça m'a apporté de la discipline, ça a forgé mon caractère. Mon père me disait : "Si tu veux quelque chose, travaille pour, parce que Noël, c'est juste une fois par année..."»

Et c'est ce qui a fait la marque de commerce de Steve Bégin : un travailleur infatigable. Pas le plus doué sur la glace, jamais. Mais une volonté à faire des trous dans les bandes. À bloquer des tirs. À rentrer dans le tas.

«J'ai toujours travaillé plus fort que les autres. J'ai toujours voulu en donner plus que les autres.»

Et c'est en donnant plus que les autres qu'il a fini par accéder à la LNH et à s'y façonner une carrière respectable.

Au tournant des années 2000, aux portes de la LNH - il était dans la Ligue américaine -, Steve est débarqué à Trois-Rivières chez son père Gilles. Il n'a pas aimé ce qu'il a vu : la boisson rongeait son père comme jamais.

Steve a dit à Gilles : 

«T'as cinq minutes. Ramasse tes affaires. Je t'amène aux AA.

- Heille, je fais mal à personne, lui a répondu Gilles Bégin.

- Non, a répliqué le fils, mais tu te fais mal à toi.»

Le père résistait. Le fils l'a alors empoigné, l'a traîné devant un miroir.

«Si tu me dis que t'es capable de te regarder dans le miroir, papa, pis que t'es bien, je t'achale plus.»

Gilles Bégin n'a pas levé la tête.

«Je suis plus capable», a-t-il simplement dit.

Steve Bégin a déposé son père dans un centre des Bois-Francs. Gilles Bégin y a passé 28 jours en cure fermée. Et il n'a plus jamais touché une goutte d'alcool.

«Nous sommes tous très fiers de lui», dit-il, le «nous» étant sa soeur, son frère et lui.

Et hier, lors de l'inauguration de la patinoire Bleu Blanc Bouge du parc-école Cardinal-Roy, qui était à côté de Steve Bégin, avec un foulard et une tuque du Canadien?

Gilles Bégin lui-même!

La Ville de Trois-Rivières a annoncé que le pavillon ultramoderne qui flanque la patinoire Bleu Blanc Bouge portait le nom de Steve Bégin, plus célèbre fils du quartier Des Rivières.

C'est le maire Yves Lévesque qui a eu le flash, et qui l'a annoncé : «Tout à fait normal, dit-il, Steve incarne tant de valeurs de détermination et de persévérance...»

Steve Bégin, lui, était soufflé, en apprenant la nouvelle. Il n'a jamais recherché les honneurs individuels, il s'est toujours effacé derrière l'équipe, le groupe. Mais là, un pavillon à son nom, dans son quartier, dans son parc, là où il a appris à jouer et à patiner : «Disons que je suis fier.»

Je l'ai rappelé en soirée, hier, pour vérifier des détails.

«Je te prends à un mauvais moment?

- Non, je prépare un examen : une production écrite de 500 mots...»

À 39 ans, retraité du hockey depuis cinq ans, Steve Bégin étudie pour obtenir son diplôme d'études secondaires : il a dû abandonner ses études, quand le rêve du hockey dévorait son adolescence.

Bref, aujourd'hui, il bûche encore, même s'il n'a plus à aller dans les coins pour gagner sa croûte.

Et c'est pourquoi j'aimerais qu'on fasse des posters de Steve Bégin, c'est pourquoi il faut dire et redire son histoire, parce qu'il incarne cette vérité universelle : le travail est toujours, toujours, toujours plus important que le talent, pour la majorité d'entre nous.




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