On n’ouvre pas un sentier de randonnée comme on ouvre un magasin. C’est passablement plus complexe, et il ne faut pas brûler les étapes.

Marie Tison Marie Tison
La Presse

Rando Québec a voulu calmer l’impatience des amants de la nature et répondre à Nature Québec, qui réclamait lundi dernier l’ouverture des parcs nationaux afin de favoriser la santé mentale et physique des Québécois dans une période particulièrement anxiogène.

« Nous allons avoir besoin de la nature, c’est évident, convient Nicholas Bergeron, directeur technique à Rando Québec (anciennement la Fédération québécoise de la marche). Mais si on nous referme les parcs nationaux parce que nous n’aurons pas su gérer la situation et que nous les perdons pour l’été, ça sera pire pour la santé mentale. »

La fin de semaine dernière, à la faveur du beau temps, les Québécois ont envahi les espaces verts, notamment les parcs urbains encore ouverts.

« On voit que les gens ont besoin d’aller en nature, affirme Alice-Anne Simard, directrice générale de Nature Québec, un organisme voué à la conservation des milieux naturels. Ça débordait de gens, les règles de distanciation physique étaient presque impossibles à faire respecter. »

Nature Québec estime qu’il faut procéder à la réouverture des parcs nationaux dans toutes les régions du Québec, dans le respect des consignes de distanciation physique, afin de permettre à la population d’avoir un meilleur accès à la nature et « d’enlever de la pression sur les espaces verts en ville ».

Si les gens ont le droit de se rendre en magasin pour s’acheter des jeans, ils devraient avoir le droit de se rendre en nature pour prendre une marche en forêt.

Alice-Anne Simard, directrice générale de Nature Québec

Elle affirme que plusieurs études scientifiques ont montré que les promenades en nature pouvaient diminuer les symptômes d’anxiété, de dépression, de stress et de fatigue mentale. « Pour nous, il est évident que l’accès à la nature est une mesure de santé publique que le gouvernement devrait favoriser, poursuit Mme Simard. C’est totalement en phase avec les arguments du gouvernement pour justifier ses politiques de déconfinement. »

« Le faire comme il faut »

Nicholas Bergeron, de Rando Québec, se dit très sensible à cet aspect. « Je fais de l’enseignement à l’université sur l’intervention thérapeutique par le plein air. On veut que la population réintègre rapidement leurs parcs régionaux et leurs parcs nationaux, mais il faut le faire comme il faut. »

Il faut d’abord préparer les sentiers, ce qui n’est pas une mince tâche. « Habituellement, à la fin de l’hiver, ça prend un bon trois semaines pour former le personnel d’aménagement de sentiers, nettoyer, enlever les débris de l’hiver comme les troncs d’arbre et les branches. »

À ce temps-ci de l’année, les sentiers sont encore très boueux, ce qui rend la randonnée plus périlleuse qu’à l’habitude. « Ce qu’on voit, c’est que des gens passent quand même, déplore M. Bergeron. Il y a des chutes, des blessures, ça mobilise les pompiers, les premiers répondants, ça expose ceux-ci aux risques et quelqu’un peut se retrouver à l’hôpital et s’exposer au virus. »

Ce n’est qu’à la toute fin d’avril, après un mois d’efforts, que les parcs et les gestionnaires de sentiers ont enfin pu envoyer du personnel sur le terrain pour commencer le travail de nettoyage.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Une randonnée sur les sentiers du lac Gale, en Estrie

Il faut également prévoir les mesures nécessaires pour protéger les randonneurs et l’environnement dans le contexte de la COVID-19. Les sentiers sont étroits, les belvédères sont exigus et on s’attend à un très grand achalandage dès l’ouverture des parcs.

« La protection de l’environnement, c’est déjà un enjeu en temps normal, affirme M. Bergeron. Les gens se dépassent en passant par l’extérieur du sentier, ils piétinent la végétation, font des sentiers secondaires ou se blessent en sortant du sentier. Et maintenant, il faudra en plus garder deux mètres de distance. »

La Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ) estime toutefois que 90 % de ses sentiers pourraient facilement se conformer aux règles de distanciation.

« L’autre 10 % concerne des sentiers plus étroits, précise Simon Boivin, porte-parole de la SEPAQ. On pourrait possiblement les contingenter, suspendre l’accès si les stationnements sont pleins, ou les retirer de l’offre si la situation devient problématique. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Randonnée l’automne dernier à la réserve naturelle Alfred-Kelly, à Prévost

Ouvrir tous les parcs

Rando Québec travaille depuis des semaines avec la SEPAQ et d’autres acteurs comme des parcs régionaux, Aventure Écotourisme Québec et le Laboratoire d’expertise et de recherche en plein air de l’Université du Québec à Chicoutimi pour proposer des mesures aux gestionnaires de sentiers et aux randonneurs eux-mêmes.

Il y a d’autres problématiques en jeu. Ainsi, il ne serait pas souhaitable d’ouvrir uniquement les parcs nationaux, gérés par la SEPAQ.

Il faut ouvrir tous les parcs en même temps, sinon tous les gens iront dans les mêmes lieux. C’est compliqué.

Nicholas Bergeron, directeur technique à Rando Québec

Il faut tenir compte de la situation des parcs régionaux, souvent sous-financés, tenus à bout de bras par des bénévoles. En outre, il faut prendre en considération l’accueil local.

Il y a également la question du déplacement entre les régions, toujours déconseillé à l’heure actuelle. Les parcs pourraient rouvrir, mais viser une clientèle locale.

« On s’attend à ce que les gens soient responsables et respectent les consignes, incluant la distanciation sociale et les restrictions de déplacements entre les régions », indique Simon Boivin.

Nicholas Bergeron, de Rando Québec, a voulu se faire rassurant. « Tout le monde est au travail. On va aller marcher, ça s’en vient, on parle de semaines. Courage ! »