Les alpinistes et les aventuriers ont l’habitude de se retrouver isolés dans un petit campement loin de tout, bloqués par une mauvaise météo, parfois totalement seuls, parfois entassés à plusieurs dans une minuscule tente. Ils ont développé des stratégies pour passer à travers la situation sans sombrer dans la neurasthénie ou la folie meurtrière.

Marie Tison Marie Tison
La Presse

« Lorsque tu es en Antarctique et qu’il y a un blizzard qui t’empêche de continuer, tu as souvent de la fatigue accumulée, raconte l’aventurier Frédéric Dion. C’est un peu la même chose avec ce qui se passe présentement. On est pas mal de monde à trouver que la vie avant la COVID-19, ça roulait à 200 milles à l’heure et qu’on avait l’impression de toujours courir après tout. C’est l’occasion de respirer, de prendre le temps. »

Une tempête en expédition, ça peut donc être l’occasion de se reposer un petit peu.

« Quand je pars en expé, je ne planifie pas de jours de repos, raconte Sébastien Lapierre, le premier Canadien à avoir atteint le pôle Sud en solitaire. Je laisse la nature me dicter mes jours de repos. »

Les alpinistes et aventuriers profitent aussi de l’occasion pour passer en revue le matériel.

« J’en profite pour faire toutes les petites choses que je ne prenais pas le temps de faire parce que le vent était bon et que c’était le temps de progresser », indique Frédéric Dion, qui a notamment effectué une traversée de l’Antarctique à l’aide d’un cerf-volant.

C’est le temps de réparer un ski, recoudre un sac ou un bout de cerf-volant. Il faut se donner de petites missions.

« Par exemple, aujourd’hui, je me lave, je me rase, raconte Frédéric Dion. En Antarctique, faire fondre de la neige pour se laver, se raser, ce n’est pas un petit contrat, ça peut prendre une heure. Et le fait de me sentir propre, rasé, frais comme une rose, ça change un peu mon attitude, ça change le moral. »

Il pratique également la méditation, une activité idéale quand on est seul dans une tente.

Communiquer avec l’extérieur

L’alpiniste Nathalie Fortin a l’habitude des longues expéditions pour faire l’ascension de sommets de 8000 mètres, comme l’Everest.

PHOTO FOURNIE PAR NATHALIE FORTIN

L’alpiniste Nathalie Fortin a l’habitude des expéditions en très haute altitude, notamment ici, vers le sommet de l’Everest.

« Je lis, j’écris pour me rappeler certains faits, parce que huit semaines, c’est long, on a le temps d’oublier beaucoup de choses. »

C’est le temps aussi d’établir des communications avec le monde extérieur.

« Pour le K2, en 2018, j’avais un nouveau gadget qui me permettait d’envoyer des textos à un ami qui mettait alors à jour ma page Facebook », raconte Nathalie Fortin.

De son côté, Sébastien Lapierre profite de l’occasion pour communiquer avec sa famille avec le téléphone satellite. Frédéric Dion, lui, travaille sur les vidéos qui émailleront ses conférences.

Évidemment, le temps passe plus vite lorsqu’on peut sortir de la tente.

« En Antarctique, il fallait que je sorte pour déneiger la tente, se rappelle Sébastien Lapierre. Toutes les deux heures, je me rhabillais, je sortais dans le gros vent pour déneiger. C’était comme un défi. »

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE GABRIEL FILIPPI

L’alpiniste québécois Gabriel Filippi a gravi l’Everest à trois reprises.

L’alpiniste Gabriel Filippi, qui a notamment gravi l’Everest à trois reprises, profite des accalmies pour faire du réaménagement extérieur.

« Sur Denali, à l’extérieur, j’ai agrandi mon espace cuisine, fais un salon, une salle de bains et un stationnement pour le traîneau et les skis », raconte-t-il.

Il invente aussi des jeux.

« Avec le compagnon de tente, on joue au tir de piolet à la façon du jeu de fer à cheval, indique-t-il. On se met à environ 10 mètres de distance, on trace un cercle à côté de nous. Un premier lance son piolet, ce dernier doit atterrir dans ce cercle pour compter un point. Amusant, mais non recommandé aux enfants. »

Plus sérieusement, les alpinistes en profitent pour réviser des techniques, comme les sorties de crevasses.

La situation est plus problématique lorsque les partenaires sont confinés dans une tente.

PHOTO OLIVIER GIASSON, FOURNIE PAR SÉBASTIEN LAPIERRE

Sébastien Lapierre profite des tempêtes pour notamment écrire, lire et communiquer avec sa famille.

« Dans mon type d’expéditions, le poids des bagages est très important, indique Sébastien Lapierre, qui a notamment franchi le passage du Nord-Ouest en kayak de mer avec un partenaire. On choisit la plus petite tente possible en se disant que c’est juste pour dormir. Mais quand il arrive des situations de tempêtes, on se rend compte qu’on est très proche l’un de l’autre. »

Nathalie Fortin précise que dans le cas des ascensions de sommets de 8000 mètres, les alpinistes passent la majeure partie du temps au camp de base, où ils profitent de tentes individuelles. Lorsqu’on parle d’expéditions de huit semaines, il est important de préserver sa bulle. Les alpinistes essaient d’éviter de passer trop de temps dans les camps supérieurs pour justement minimiser la cohabitation. Mais parfois, la météo change et ils doivent demeurer là-haut dans des conditions inconfortables.

« Nous étions six pour trois sacs de couchage, se rappelle Nathalie Fortin. C’était donc deux personnes par sac de couchage. Clairement, on ne dort pas beaucoup en cuillère. En plus, je prenais beaucoup d’ail pour contrer le mal de gorge. Mon pauvre partenaire… »

La stratégie de Sébastien Lapierre pour minimiser les conflits potentiels est d’aller faire une marche de temps en temps pour donner un peu d’espace à l’autre.

« Pris dans la tente, il faut alterner avec des moments pour soi et les temps à deux : jeux de cartes, jaser de la famille, réinventer le monde, discuter de la suite pour l’expédition », déclare pour sa part Gabriel Filippi.

Frédéric Dion aime notamment axer les conversations autour de souvenirs chargés d’émotions.

« Le temps passe très vite, affirme-t-il. Tu te rends compte que ça fait deux heures que tu jases. »

Nathalie Fortin insiste toutefois sur les silences qui doivent pouvoir s’installer.

« Quand on n’a plus rien à se dire, c’est mieux de faire des silences que de trouver des sujets de discorde. »