Il y a quelques semaines, des membres de la nation autochtone Stoney ont tenu une cérémonie pour souligner le changement de nom d’une montagne située au nord de Canmore, en Alberta. Ils jugeaient l’ancien nom particulièrement offensant.

Marie Tison Marie Tison
La Presse

Il serait évidemment souhaitable de ne pas répéter cet ancien nom, « Squaw’s Tit », mais en même temps, cela permet de comprendre la colère des femmes autochtones, qui ont dû faire face à du racisme une bonne partie de leur vie.

La montagne retrouvera son nom autochtone, Anû kathâ Îpa, ou Bald Eagle Peak.

Aux États-Unis, l’American Alpine Club, l’Appalachian Mountain Club et trois autres organisations liées à l’escalade et à l’alpinisme se sont prononcées en faveur du changement de nom des voies alpines et des voies d’escalades qui ont un nom sexiste, raciste ou homophobe.

Au Québec, il y a eu quelques débats sur les réseaux sociaux au sujet de noms un peu douteux, mais la grande réflexion reste à faire.

« C’est très embryonnaire, déclare Alexis Beaudet-Roy, coordonnateur des sites extérieurs à la Fédération québécoise de la montagne et de l’escalade [FQME]. Ce serait intéressant d’aller chercher le pouls de la communauté, de voir si on aurait le goût de faire bouger les choses. »

Des noms crus

Ce sont les personnes qui dégagent et équipent les voies d’escalade, les ouvreurs, qui nomment généralement ces voies.

« Parfois, c’est cru, c’est un peu limite, mais nous sommes dans une communauté très colorée, rappelle M. Beaudet-Roy. Serions-nous en mesure d’imposer à un ouvreur de changer le nom d’une voie ? »

Les guides de sites d’escalade regorgent de noms de voie amusants, descriptifs, ou encore à connotation sexuelle. Il y a du très mauvais goût ici ou là, mais cela demeure simplement du mauvais goût. Les noms carrément discriminatoires semblent très rares. Oui, on va trouver une voie qui s’appelle « Les tétines de grand-maman », mais à côté, on retrouve « Les tétons de grand-papa ». Il n’y a pas vraiment de sexisme ici.

« Pour l’instant, nous n’avons pas eu de crise qui fasse en sorte que la fédération statue, déclare M. Beaudet-Roy. Si on arrivait avec une problématique particulière, si, par exemple, les autochtones remettaient un nom en question, on se pencherait là-dessus. Mais ce serait quand même intéressant d’avoir une réflexion en amont, avant qu’une problématique se présente. »

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Certains grimpeurs ont fait preuve d’imagination pour nommer de nouvelles voies d’escalade. Parfois, c’est rigolo. Parfois, c’est un peu de mauvais goût.

Il n’y a pas eu de crise à proprement parler, mais la FQME a toutefois en main un dossier un brin délicat. Il s’agit d’un site d’escalade nommé en l’honneur d’un des pionniers de l’escalade au Québec, un Français d’origine.

Or, dans un essai publié aux Presses de l’Université de Montréal en 2015, Vichy au Canada, l’historien français Marc Bergère soutient que la personne en question, Julien Labedan, a collaboré sous l’Occupation, participant même à des opérations contre des maquis. L’homme a toutefois rejoint les Forces françaises libres du général de Gaulle avant la fin de la guerre et a participé à la libération de la France. Il a quand même été jugé par contumace par la Cour de justice de Toulouse en janvier 1945, inculpé de trahison et condamné à mort. Il a quitté la France en 1946 avec un faux passeport pour s’installer au Canada.

Les questions de collaborateurs et de résistants pendant l’Occupation sont souvent épineuses et la FQME marche évidemment sur des œufs.

« C’est un grimpeur qui a fait plein de choses intéressantes au Québec, note M. Beaudet-Roy. Il faut une réflexion. »

Des noms discriminatoires effacés

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Il a fallu changer le nom de quelques lacs au Québec.

De son côté, la Commission de toponymie du Québec a fait disparaître certains noms discriminatoires au cours des années.

« Les normes de la Commission de toponymie proscrivent, dans la composition des toponymes des noms de lieux, l’emploi de noms qui peuvent porter atteinte à la réputation de personnes ou de groupes sociaux, ethniques, religieux ou autres », indique la porte-parole de la Commission, Chantal Bouchard.

Il peut arriver que certains toponymes d’usage ancien, officialisés il y a plusieurs décennies, comprennent des termes qui ont acquis une valeur péjorative depuis le moment de leur désignation. Ainsi, la Commission procède depuis plusieurs années à une évaluation des toponymes officiels qui peuvent avoir une connotation négative.

Chantal Bouchard, de la Commission de toponymie

C’est ainsi qu’en septembre 2015, la Commission a éliminé 11 noms de lieux qui comportaient des mots offensants pour la communauté noire. Il s’agissait de lacs, de ruisseaux, de rivières et même de rapides.

« Il ne subsiste, dans la nomenclature officielle du Québec, aucun nom de lieu qui contient l’un ou l’autre mot », assure Mme Bouchard.

En juin 2020, la Commission a éliminé quatre noms de lieux (des lacs et une baie) qui comportaient le mot « squaw ». Dans la presque totalité des cas, ces noms n’ont pas été remplacés.

« Le temps a passé, rappelle Mme Bouchard. Parfois, l’endroit n’existe plus, ou il n’a plus de signification et il n’est pas nécessaire de remplacer son nom. »

Elle note que ce genre de décisions se prend méticuleusement, après des recherches historiques, géographiques et linguistiques, en consultation avec la communauté. Elle ne peut préciser si d’autres modifications sont à venir. « C’est un travail qui se fait en continu. »

À partir de samedi prochain, la rubrique Plein air paraîtra dans la section Inspiration.