Laurence Burton fait à peine trois pas dans le parc du Mont-Royal que déjà, elle se baisse pour désigner une toute petite plante avec de minuscules fleurs jaunes. « C’est la matricaire odorante, indique-t-elle. C’est un peu notre camomille, on peut en faire des tisanes. »

Marie Tison Marie Tison
La Presse

Quelques pas plus loin, elle s’approche d’un bosquet de bardanes (cette plante qu’on connaît bien par ses petites boules bien piquantes qui viennent s’accrocher aux vêtements).

« C’est un de nos meilleurs légumes racines sauvages », s’exclame-t-elle.

Elle explique pourquoi il faut cueillir la racine au cours de la première année de la vie de la plante, et pourquoi il est préférable de le faire au printemps ou à l’automne (tous les nutriments se trouvent alors dans la racine).

Laurence Burton a lancé une petite entreprise, Un goût de forêt, qui organise des ateliers et des randonnées guidées pour faire connaître les plantes sauvages comestibles et médicinales du Québec.

La jeune femme s’est toujours intéressée à la nature, aux arbres, mais son parcours professionnel s’est d’abord éloigné de cet intérêt : elle est devenue avocate. Le contact avec la nature lui manquait terriblement et elle a commencé à suivre des formations de survie en forêt.

« Il y avait une partie du cours qui portait sur ce qu’on pouvait manger en forêt. Ça m’a beaucoup intéressée, c’est pratiquement devenu une obsession. »

Elle a multiplié les formations en ce domaine pour finalement décider d’abandonner le droit et de lancer son entreprise. Outre ses ateliers et ses randonnées guidées, elle a commencé à donner des formations à l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec et elle conçoit des ateliers pour les entreprises et les écoles secondaires.

Je ne suis pas dans la commercialisation de produits. Ce qui me fait vibrer, c’est la transmission du savoir.

Laurence Burton

C’est aussi l’éducation. Parce qu’il y a un certain danger à l’idée de populariser la cueillette des plantes sauvages comestibles. Il ne faut pas répéter ce qui s’est passé avec l’ail des bois. Au début des années 1990, cet ail sauvage délicatement parfumé est devenu tellement populaire qu’il a été cueilli à outrance et a failli disparaître. En 1995, le gouvernement a interdit sa commercialisation.

« Dès qu’une plante devient populaire, tout le monde veut s’en procurer et ça peut mener à sa destruction, déplore Mme Burton. Je veux éduquer les gens pour que la cueillette soit éthique, qu’elle soit durable, qu’il n’y ait pas de dérapage. »

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

La racine de la bardane peut se manger.

L’Association pour la commercialisation des produits forestiers non ligneux, qui regroupe de petites entreprises et des cueilleurs, se préoccupe aussi de la préservation de cette ressource et des écosystèmes. Elle voudrait notamment une réglementation de la cueillette sur les terres publiques et un meilleur encadrement de la cueillette des produits « sensibles ».

Laurence Burton profite de ses ateliers pour sensibiliser les gens à cet aspect. Elle recommande de ne cueillir que les plantes qui sont en abondance et qui semblent en santé. Elle suggère aussi de ne cueillir que le tiers de ce qui est disponible devant soi.

« Lorsque je cueille, c’est un sur trois. Je dis : un pour moi, un pour la plante elle-même, un pour les animaux. »

Elle souligne qu’il faut cueillir les racines avec parcimonie parce que cela tue nécessairement la plante. Il faut évidemment cueillir uniquement ce qu’on est en mesure de traiter, pour éviter tout gaspillage.

Elle recommande de bien s’informer sur les espèces menacées et vulnérables, comme l’ail des bois ou le gingembre sauvage (asaret du Canada). Elle rappelle que sans être menacées, certaines plantes ont une croissance très lente, comme les lichens, et que d’autres sont particulièrement importantes pour certains êtres. Elle donne l’exemple de l’asclépiade commune, la nourriture favorite de la chenille du papillon monarque.

Il faut donc bien identifier les plantes avant de les cueillir.

« Je me suis toujours intéressée à l’éthique même lorsque j’étais en droit », précise Mme Burton.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Il est important de cueillir les produits de la forêt de façon responsable.

Pour protéger les plantes, peut-être faudrait-il imposer une formation aux cueilleurs, peut-être faudrait-il un permis ? Laurence Burton n’a pas encore une opinion ferme là-dessus. Elle considère toutefois que les formations et les ateliers sur la cueillette peuvent avoir des effets bénéfiques sur les écosystèmes.

« Les gens vont découvrir cet aspect et ça va changer leur perception de la forêt, espère-t-elle. Ils vont voir celle-ci comme leur maison et vont penser à l’importance de sa conservation et de sa préservation. »

Elle-même poursuit sa propre formation avec l’Association forestière de Lanaudière pour en savoir plus sur les plantes comestibles, notamment sur les champignons, qu’elle connaît un peu moins.

Si la pandémie le lui permet, elle poursuivra ses ateliers et ses marches guidées cet automne et même cet hiver.

« En hiver, il y a moins d’abondance. C’est donc davantage dans une optique de survie. On parle notamment de la consommation des conifères, des baies. »

En attendant, elle continue à examiner ce qu’elle trouve lors de sa petite balade sur le mont Royal avec La Presse : les samares, dont on peut diminuer l’amertume en les faisant bouillir et légèrement rôtir, le lierre terrestre, qu’on peut consommer en salade, et le bon vieux pissenlit.

« Dans le pissenlit, tout est comestible. »

Il suffit de se baisser et de cueillir. Pour le pissenlit, pas de problèmes, ce n’est pas une plante rare ou menacée…

> Consultez le site web d’Un goût de forêt