Les jeunes gens construisent un petit cairn sur un des sommets secondaires du mont Colden, dans l’État de New York. Ils sont très fiers de leur œuvre. Ce nouveau cairn incite d’autres randonneurs à gravir le faux sommet parce qu’ils pensent que la petite structure de pierres indique le chemin à suivre. Petit problème, ce n’est pas le cas, les randonneurs quittent le sentier sans s’en rendre compte et peinent à le retrouver.

Marie Tison
Marie Tison La Presse

Construire un cairn, un inukshuk ou tout autre amoncellement de pierres n’est pas un geste sans conséquence.

Le mot « cairn » viendrait du gaélique carn, qui signifie « tas de pierres ». Il peut servir à commémorer des évènements, mais souvent, on l’utilise pour la navigation. Il peut ainsi servir à baliser un sentier qui passe sur un terrain rocailleux, par exemple sur un sommet situé au-delà de la ligne des arbres.

« C’est problématique lorsque les gens construisent des cairns ici et là, explique Patrick Auger, président du conseil d’administration de Sans trace Canada. Ça peut mettre en danger d’autres personnes parce que ça peut fausser la route. C’est comme utiliser une boussole mal orientée. »

L’autre problème est d’ordre environnemental.

« Le seul fait de prendre des pierres est problématique, affirme M. Auger. Sous ces roches, il y a de la vie, des micro-organismes. Ça a donc un impact sur la vie et même sur le sol. »

Il rappelle que les sols au-delà de la ligne des arbres sont particulièrement fragiles. Les pierres jouent donc un rôle de protection.

M. Auger rappelle que les principes Sans trace recommandent de laisser l’environnement comme on le trouve. Or, en construisant un cairn, « on recrée un décor qui n’est pas naturel ».

Le problème est particulièrement aigu dans certains sites de l’ouest du pays : les randonneurs construisent tellement de cairns que les gestionnaires de parc doivent envoyer des brigades pour les démanteler, raconte Patrick Auger.

Il rappelle toutefois qu’il ne faut pas détruire les cairns qui existent déjà et qui balisent officiellement des sentiers. Il ne faut pas non plus ajouter sa petite pierre à l’amoncellement.

« Bâtir un cairn, c’est une technique, ce n’est pas juste monter des pierres tout croche », précise-t-il.

Il se fait notamment une certaine circulation d’air et d’eau à l’intérieur du cairn. Lorsque cette circulation est entravée par de petites pierres insérées ici et là, l’eau cesse de circuler et gèle sur place en hiver.

« Ça détruit le cairn parce que le gel fait éclater les pierres », affirme M. Auger.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Un inukshuk veille au-dessus du village de Kuujjuaq, dans le Nunavik.

Il existe un type de cairn bien particulier, l’inukshuk, qui pose une autre problématique. S’il sert aussi à la navigation, il peut avoir une signification beaucoup plus complexe.

« Cela fait des millénaires que ça existe, que l’humain fait des cairns pour signifier la présence humaine, souligne Nicolas Pirti-Duplessis, agent d’information à l’Institut culturel Avataq. C’est ce que font aussi les Inuits, mais leurs cairns prennent la forme d’un humain. »

Le terme « inukshuk » (ou plus exactement, inuksuk) comprend d’ailleurs le mot inuk, « humain », et veut donc dire quelque chose comme « agir à titre d’être humain ».

Daniel Chartier, professeur au département d’études littéraires à l’Université du Québec à Montréal et spécialiste de la culture inuite et de l’imaginaire de l’Arctique, rappelle que les Inuits ne disposaient pas de beaucoup de matériaux pour construire quelque chose de durable. La pierre était un de ces rares matériaux.

« Les inukshuks sont souvent bien situés, en haut d’une colline, ils sont assez hauts et solides pour que les vents ne les affectent pas, explique-t-il. C’est un ouvrage technique impressionnant. Ce ne sont pas les petits inukshuks que font les randonneurs, ce sont de grosses pièces faites avec soin. »

Ils peuvent avoir un caractère sacré, mais ils peuvent aussi simplement marquer une direction : indiquer où est la rivière, où sont les caribous.

Nicolas Pirti-Duplessis affirme que les Inuits d’aujourd’hui construisent de moins en moins d’inukshuks.

« Avec les moyens de transport modernes que nous avons, nous en avons un peu moins besoin, explique-t-il. Mais ça reste quand même des points de repère. Quand tu vas d’un village à l’autre en motoneige, la neige couvre tout. Les inukshuks demeurent bien visibles. »

Daniel Chartier note que l’inukshuk est devenu un des grands symboles de la culture inuite, avec l’écriture syllabique. Il y a donc une question d’appropriation culturelle à considérer. Lorsque les organisateurs des Jeux olympiques de Vancouver, en 2010, ont utilisé un inukshuk dans leur logo, les Inuits ont vivement protesté.

« Ils ont fait valoir que c’était un élément de leur culture qu’on prenait sans leur consentement pour représenter la culture canadienne, raconte M. Chartier. Mais le choix avait été fait quelques années plus tôt. Ce n’était pas la même sensibilité qu’aujourd’hui. »

On fait maintenant ces petites structures un peu partout dans le monde, « sans savoir que ça appartient à une culture particulière depuis 3000 ou 4000 ans », déplore le professeur.

Nicolas Pirti-Duplessis remet les choses en perspective. Il affirme que le fameux inukshuk « avec des bras tendus de chaque côté » ne fait pas vraiment partie de la culture traditionnelle des Inuits de l’est du pays.

« Chez nous, c’étaient des cairns qui faisaient penser à un humain debout, indique-t-il. Ils signifiaient la présence, la ressource ou les animaux. Ils pouvaient avoir un bras tendu pour indiquer une direction, mais pas deux. »

Il se rappelle un aîné qui, à la blague, appelait qallunaaksuk les inukshuks à deux bras tendus. Qallunaat, c’est le nom que les Inuits donnent aux non-Inuits. Qallunaaksuk voudrait donc dire « agir à titre de Blanc ».

Personnellement, Nicolas Pirti-Duplessis ne se préoccupe pas trop de l’aspect de l’appropriation culturelle dans ce cas précis.

« Quand j’ai déménagé à Montréal, mes voisins ont fait un petit inukshuk quand ils ont su que j’étais inuit. Moi, ça m’a fait plaisir. »