Nommez un joueur oublié de l’histoire des Expos.

Publié le 5 juin

En publiant ce message sur Twitter, récemment, je ne m’attendais pas à recevoir autant de réponses. Plus de 800. Plusieurs noms m’ont fait l’effet d’une madeleine de Proust. Casey Candaele, Archi Cianfrocco et Pascual Perez m’ont rappelé l’odeur des hot-dogs du Stade olympique. Razor Shines, Spike Owen et Rowland Office ont ravivé le goût de la gomme balloune dans les paquets de cartes O-Pee-Chee. Trace Coquillette, Peter Bergeron et Chris Widger m’ont replongé dans mes premières années de couverture sportive à La Presse.

Pendant quelques jours, j’ai aussi retrouvé avec plaisir plusieurs noms exotiques. Coco Laboy. Boots Day. Bombo Rivera. John Boccabellaaaaaaaa. Puis la vague s’est calmée. Au moment où je croyais que l’algorithme de Twitter avait englouti la conversation pour de bon, Olivier Racette m’a envoyé la réponse la plus étonnante d’entre toutes.

« Pepe Mangual, dont j’ai la face tatouée sur mon bras gauche. »

***

Un tatouage du logo des Expos ? OK.

De Vladimir Guerrero ? Ça passe.

De Youppi! ? À la limite, je peux comprendre.

Mais de Pepe Mangual ? J’ai d’abord cru à une blague. C’est que Mangual n’était ni une étoile ni même un joueur-clé des Expos. Il est resté ici cinq saisons, de 1972 à 1976. Quatre dans un rôle de réserviste. Une comme titulaire. Il courait vite. Il frappait avec puissance dans les ligues mineures – mais pas dans les majeures. La seule saison où il a disputé plus de 70 matchs avec les Expos, il fut au quatrième rang des frappeurs les plus souvent retirés sur des prises dans toute la Ligue nationale. En défense, il était parmi les pires voltigeurs, avec neuf erreurs.

Or, ce n’était pas un canular. Le tatouage existe bel et bien. Il couvre une vingtaine de centimètres, sur le triceps gauche d’Olivier Racette. On reconnaît bien la bouille de Pepe Mangual, qui est coiffé de la jolie casquette tricolore des Expos. « Le plus drôle, m’explique Olivier en rabaissant sa manche, c’est que je suis né huit ans après son départ des Expos. Je ne l’ai donc jamais vu jouer ! »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Olivier Racette montre fièrement son tatouage de Pepe Mangual.

Alors, comment le visage de cet obscur réserviste s’est-il retrouvé dessiné de façon permanente sur sa peau ?

C’est avant tout une histoire de famille. Celle des Racette. Ici, on est partisans du Canadien depuis plusieurs générations. L’arrière-grand-père d’Olivier était un fan fini de Howie Morenz. Son grand-père, de Maurice Richard. « Moi, de Guy Lafleur », confie son père, Richard.

Et des Expos ?

Bof. Moyen.

« Dans les années 1970, j’y allais de temps en temps, raconte Richard Racette. J’appréciais le baseball, sans être un grand partisan. Mais j’aimais les joueurs latino-américains. Je trouvais que leurs noms avaient une sonorité flamboyante. Coco Laboy, c’était beau. Pepe Mangual, c’était spectaculaire. »

Lorsqu’Olivier est né, en 1984, Richard lui cherchait un petit nom d’amour. Mon poussin ? Mon chaton ? Gougoune ? Non. Celui qui lui est venu en tête, spontanément, c’est… Pepe Mangual.

« Pourquoi ? Je ne sais pas. Ce n’est pas un joueur que j’admirais. Ç’aurait été difficile, car il ne jouait presque pas [rires]. Je pense que j’aimais son nom, tout simplement. »

C’est devenu le surnom commun d’Olivier. « Quand c’était l’heure de souper, mon père disait : “Pepe Mangual, viens manger.” J’étais enfant. Je trouvais ça drôle. Je ne m’étais jamais vraiment questionné sur l’origine du surnom. »

Il le découvre à 16 ans, lorsque son père l’appelle Pepe Mangual devant un homme venu souper à la maison. « As-tu bien dit Pepe Mangual ? », lance l’invité à son hôte.

« Oui. »

Le jeune Olivier saisit la balle au bond et relance l’homme.

« Ça veut dire quoi, Pepe Mangual ?

— Ben là ! C’est un ancien joueur des Expos ! »

Ah ! Voilà ! Le mystère était résolu.

PHOTO PIERRE CÔTÉ, ARCHIVES LA PRESSE

Pepe Mangual avec les Expos, en 1973

Pendant les deux décennies suivantes, Olivier Racette a un peu oublié cette histoire de Pepe Mangual. Jusqu’à ce qu’il y a cinq ans, son frère Simon publie sur son mur Facebook une photo du voltigeur, dans l’uniforme des Expos.

« Ça pourrait être mon prochain tatouage », lui a répondu Olivier, à la blague.

« T’es pas game. »

« Non. En effet, je ne suis pas game. »

Sauf qu’après réflexion, piqué par le défi, Olivier a changé d’idée. La douleur ne lui faisait pas peur. Il s’était déjà fait tatouer les lettres CH, pour souligner son amour du Canadien. Sur le cœur. Littéralement. Il a demandé à son tatoueur de tracer les grands traits de Pepe Mangual, avec la casquette tricolore, sur son bras. Fier du résultat, il a montré le tatouage à son père.

« Comment a-t-il réagi ?

— Hmmm. Mon père est un homme de sa génération. Pas toujours à l’aise avec ses sentiments. Dans mon souvenir, il n’a rien dit. Il a juste fait une face, l’air de dire : “Vous êtes donc bien niaiseux, ton frère et toi” [rires]. C’est certain qu’un tatouage d’un joueur des Expos, ce n’est pas trop son genre. Mais je pense qu’en dedans de lui, ça l’a touché. »

Richard me l’a confirmé par la suite : « Oui, ça m’a beaucoup fait plaisir. J’ai trouvé que c’était une belle marque d’affection. »

« Le sport, explique Olivier, a toujours été le liant entre mon frère, mon père et moi. Je me souviens très bien lorsqu’on regardait ensemble les parties du Canadien à la télévision, le samedi soir, dans notre sous-sol brun à Repentigny. Après son divorce, mon père a déménagé dans les Laurentides. Je le voyais moins souvent. Mais j’adorais les allers et retours en auto. On parlait de musique, de cinéma, et beaucoup de sport. De hockey, surtout. »

Aujourd’hui, Olivier s’intéresse surtout au Canadien et aux Vikings du Minnesota. Il porte d’ailleurs fièrement un tatouage du receveur de passes Randy Moss, baissant son pantalon après un touché face aux Packers de Green Bay. « Mes fils et moi, on a maintenant des goûts sportifs un peu différents, indique Richard. Tu vois, le basket, ce n’est pas trop mon affaire. Mais on a encore de bons échanges. Parce que le sport, après tout, ça reste un terreau pour la communication. »