Un mauvais arrangement vaut mieux qu’un bon procès, soutenait Balzac.

Publié le 1er juin

Huit hockeyeurs, Hockey Canada et la Ligue canadienne de hockey (LCH) l’ont bien noté. Ils viennent de conclure un arrangement à l’amiable qui permettra à ces joueurs d’éviter un procès pour des crimes sexuels. Ces procédures judiciaires auraient évidemment pu compromettre leur carrière.

Qui sont ces huit joueurs ?

John Doe 1.

John Doe 2.

John Doe 3.

John Doe 4.

John Doe 5.

John Doe 6.

John Doe 7.

John Doe 8.

Ainsi sont-ils présentés dans la poursuite initiale, déposée en avril à la Cour supérieure de l’Ontario. On sait toutefois que plusieurs d’entre eux ont remporté le Championnat du monde des moins de 20 ans, en janvier 2018, et qu’ils ont assisté à un gala de la Fondation de Hockey Canada, en juin 2018.

C’est après cette cérémonie que les faits reprochés se seraient produits. Avertissement : les allégations, d’abord publiées par Rick Westhead, de TSN, sont révoltantes.

Lisez l’article de Rick Westhead (en anglais)

La plaignante a affirmé avoir suivi un hockeyeur jusqu’à une chambre d’hôtel. Elle était alors dans un état d’ébriété avancée. L’homme et elle auraient eu des rapports sexuels. Le joueur aurait ensuite invité les sept autres hockeyeurs dans la chambre, sans le consentement de la femme. Selon les documents déposés à la cour, les joueurs l’auraient humiliée et violée.

« Parfois, la plaignante pleurait et tentait de quitter la pièce, mais elle a été manipulée et intimidée pour rester, après quoi elle a été la victime d’autres agressions », lit-on dans la poursuite. Les hockeyeurs lui auraient aussi demandé de ne pas porter plainte à la police.

La version des joueurs ?

Vous ne l’entendrez probablement jamais. C’est d’ailleurs un des principaux avantages d’un règlement à l’amiable. Pas de procès. Pas d’explications à donner. Pas de questions difficiles auxquelles répondre. En plus, ici, ça évite la diffusion de leurs noms. Une telle entente, je le rappelle, ne représente pas un aveu de culpabilité.

Selon TSN, la plaignante, qui réclamait 3,55 millions, est satisfaite du dénouement. Le président de la LCH a affirmé à Rick Westhead avoir pris connaissance de la plainte récemment, et d’avoir « été avisé par Hockey Canada qu’ils ont réglé l’affaire. » Hockey Canada, qui a signalé le cas à la police en 2018, a déclaré à TSN respecter le choix de la jeune femme « de ne pas nommer les joueurs », et de refuser de parler « à la police ou à l’enquêteur indépendant de Hockey Canada ».

Ça ne dissipe pas le malaise pour autant. Ce règlement suscite des questions d’intérêt public. Comme le souligne Martin Leclerc, de Radio-Canada, ça ne s’est sûrement pas réglé avec « des prières et une bonne poignée de main ».

Hockey Canada, qui est financé en partie par le gouvernement, a-t-il versé une compensation monétaire ? Qui, au sein de l’organisme, était au courant de l’histoire depuis 2018 ? Que savaient les dirigeants ? Les hockeyeurs visés par les allégations ont-ils fait partie de l’équipe nationale par la suite ? Jouent-ils encore ? Quelles étaient les conclusions du rapport demandé à une firme externe ?

Pour le moment, on n’a pas toutes les réponses.

Et je crains que sans procès, on ne les obtienne jamais.

La culture de l’omerta est forte dans le hockey canadien. C’est d’ailleurs l’une des principales conclusions du comité créé par la LCH, en 2020, pour documenter les pratiques de bizutage, d’abus, de harcèlement et d’intimidation dans ses trois ligues majeures, dont la LHJMQ. Une action collective a d’ailleurs été engagée contre la LCH et ses équipes pour des « des abus systémiques subis par de jeunes joueurs ». Parmi les faits reprochés : bizutage généralisé, homophobie, violence physique et sexuelle

Après avoir joint plus de 500 personnes, Danièle Sauvageau, Sheldon Kennedy et l’ancien premier ministre du Nouveau-Brunswick, Camille Thériault, ont soutenu qu’« il existe effectivement des comportements répréhensibles en dehors de la glace », et que « la culture systémique qui règne au sein de la ligue a fait en sorte que ces comportements sont devenus une norme culturelle ».

Lisez le rapport

Le comité ajoutait : « La maltraitance qui, en dehors du hockey, ne serait pas acceptable est désormais un comportement ancré dans cette organisation hiérarchique, et son degré d’acceptation est grand. » Si le degré d’acceptation est si grand, c’est que pendant des années, personne n’osait rien dire. Pourquoi ? Parce qu’au hockey, on n’aime pas les conflits – sauf si c’est pour mettre son poing au menton d’un adversaire dans une bagarre.

Des dizaines de joueurs ont expliqué au comité les raisons de leur silence. Des citations ?

« Je voulais avoir du temps de glace. »

« Je ne voulais pas qu’une équipe de la LNH me regarde mal. »

« Je voulais que mes coéquipiers plus âgés continuent de me respecter. »

« À qui voulez-vous que je le dise, à part ma mère ? »

Le hockey et la transparence font difficilement la paire. Et malheureusement, ce n’est pas avec un arrangement à l’amiable, qui permet de balayer l’histoire sous le tapis, qu’on mettra fin à cette culture systémique de l’omerta dans le hockey junior.